Les choses évoluent sur la colline verte. Après un prélude et une première journée du deuxième des trois cycles, marqués par le statisme d’abord total puis relatif des personnages sur scène, la deuxième journée de cette Tétralogie du jubilé voit les énergies – enfin – se libérer. Certes modestement, nous le verrons, mais cela ressemble tout de même bien à un cheminement à rebours des intentions de Marcus Lobbe, en charge de la réalisation de la mise en scène dictée par l’intelligence artificielle. Celui-ci avait expliqué urbi et orbi, et très clairement dans le livret d’accompagnement de ce Ring, combien il était important que les personnages demeurent immobiles en toute circonstances (il leur demande « une présence sereine, presque sculpturale. Leurs corps deviennent un point d’ancrage dans un cosmos visuellement bouillonnant, fait de lumière, de textures, d’histoire et d’associations au milieu de projections qui éclatent, se déplacent sans cesse, se fondent les unes dans les autres. Ces projections sont bien plus qu’un simple décor : elles constituent le miroir d’un discours vieux de 150 ans ». « Présence sculpturale », on ne peut être plus clair, seules les images devant donner le mouvement à la scène. Cela n’est évidemment pas tenable sur quinze heures de musique (comment pouvait-on même imaginer cela possible ?) et n’a guère de sens, nous ne l’avons déjà que trop dit.
Pour Siegfried donc, c’en est fini de ce statuaire macabre. Les personnages vont et viennent, les regards (toujours invisibles pour le public à cause des masques et des images envahissantes) se croisent enfin, des gestes significatifs apparaissent : Siegfried s’agenouille au « Ich bin so allein » du II, Siegfried et Brünnhilde s’étreignent furtivement à la conclusion de leur duo au III, bref la scène s’anime et c’est très bien ainsi.
Mais du coup la vacuité du plateau n’en apparaît que davantage. Les personnages se meuvent certes, mais dans le vide : pas d’enclume, pas de marteau, pas d’épée, pas de dragon. Même pas d’oiseau des bois : Victoria Randem, habituée du rôle, chante exclusivement des coulisses c’est bien dommage, mais on l’aura tout de même revêtue du costume gris commun à tous les personnages uniquement pour venir saluer !
Pas de lance non plus et bien entendu pas de rocher ni de cercle de feu ! Les images projetées sont conformes à ce qu’elles sont depuis le début du cycle. La première image a valeur historique : aujourd’hui la grotte de Mime telle que conçue par Wagner pour la version de 1876 et puis l’interminable défilé de projections où beaucoup de questions sont posées et peu de réponses apportées : pourquoi Hitler devant la Tour Eiffel, pourquoi de Gaulle et Adenauer, pourquoi Brecht, pourquoi Willy Brandt, pourquoi le Mount Rushmore à de multiples reprises, pourquoi l’emblème de la Rote Armee Fraktion, etc… Et surtout et enfin pourquoi cette ultime image de dessin animé, en conclusion du duo Brünnhilde-Siegfried, représentant un ciel rose bonbon du plus vilain effet où apparaissent deux personnages de Walt Disney (Aladin et Jasmine ?). Voilà qui a eu le don de bien mettre en colère bon nombre de spectateurs manifestant bruyamment leur exaspération au rideau final. Comme on les comprend !
© Enrico Newrath
Pour le reste, les journées se suivent et se ressemblent. La perfection est à rechercher dans les voix et dans la fosse, et avouons que c’est une belle consolation. Au risque de nous répéter, redisons le parcours magique de l’orchestre du Festival dirigé par Christian Thielemann. Nous retiendrons trois moments particulièrement : le prélude du I qui nous plonge d’emblée dans l’ambiance étrange de la grotte, celui du II avec une épaisseur des cuivres qui impressionne, et surtout la transition vers le dernier tableau du III ; un orchestre lumineux, rayonnant, généreux. Ce soir pas la moindre imprécision, c’est décidément très beau.
Un plateau vocal des grands soirs sans aucune faiblesse. L’Erda de Christa Mayer qui ne nous avait pas convaincu dans Rheingold, délivre cette fois une belle partie avec des graves plus homogènes et quelques notes aigues réussies. Le Fafner de Peter Rose dévore les graves profonds avec gourmandise et c’est spectaculaire.
Jochen Schmeckenbecher confirme qu’il est aujourd’hui un Alberich de référence.
Mime connaît avec Siegfried son moment de gloire ; terrible rôle, essentiellement au premier acte où une excellente technique de chant est requise pour faire justice à tout ce qu’exige la partition. Gerhard Siegel sait être successivement malin, méfiant, fourbe et démoniaque en toute crédibilité.
Michael Volle termine là son Ring II de Bayreuth 2026. Cette tétralogie restera pour nous une référence (à comparer avec deux immenses réussites, à Berlin en 2022 et à Milan plus récemment). Ce soir encore tout y est : la puissance, la force de conviction portées par une ligne de chant toujours nuancée.
Camilla Nylund est Brünnhilde dans ce Ring. Terrible rôle dans ce Siegfried car elle n’apparait que dans la dernière demi-heure et doit livrer bataille avec une partition où les fff abondent. Technique phénoménale qui lui donne l’assurance que rien ne peut lui arriver. Les aigus sont chauds, les suraigus bien présents et sans l’ombre d’une anicroche.
Enfin Klaus-Florian Vogt campe maintenant depuis sa prise de rôle à Zürich en 2023 un Siegfried plein de sève, de fougue et de jeunesse (n’oublions pas que Siegfried est censé avoir une petite vingtaine d’années dans cet épisode). Au deuxième acte, après le départ de Mime, son long monologue aux couleurs chambristes est captivant. Et puis bien sûr ce duo final avec Nylund où les voix s’alignent magnifiquement.
Reste pour ces deux-là à venir à bout des pièges et de la longueur de Götterdämmerung.
Nous ne sommes pas inquiets.

