Sonya Yoncheva aime décidément les héroïnes qui jouent avec le feu. Après Medea et Norma, la soprano bulgare aborde pour la première fois Julia dans La Vestale de Gaspare Spontini, à la Staatsoper Unter den Linden. Une prise de rôle qui la conduit une nouvelle fois sur les traces de Maria Callas, laquelle avait contribué à rendre l’ouvrage à la lumière à la Scala en 1954, dans la légendaire production de Luchino Visconti.
Pour son arrivée à Berlin — le spectacle est une coproduction avec l’Opéra national de Paris, où il avait été créé en 2024 —, Lydia Steier abandonne la Rome antique au profit d’une Sorbonne tombée aux mains d’un régime militaro-religieux totalitaire, dans un univers qui emprunte beaucoup à The Handmaid’s Tale. Les vestales sont soumises à une discipline d’une brutalité extrême, les opposants suppliciés et le feu sacré que Julia est chargée d’entretenir consume désormais des livres.
À Berlin, difficile évidemment de ne pas songer à l’autodafé nazi du 10 mai 1933 sur la Bebelplatz, à quelques dizaines de mètres seulement de la Staatsoper. L’image est forte — trop appuyée pour certains critiques. La proposition de Steier a en tout cas fortement divisé et valu à l’équipe de mise en scène une copieuse bordée de huées au salut.
Sonya Yoncheva s’en sort mieux, même si sa prise de rôle ne fait pas tout à fait l’unanimité. Concerti voit en elle le principal atout vocal de la soirée et rappelle combien peu de sopranos peuvent aujourd’hui affronter une partie de cette ampleur, admirant notamment le volume, l’agilité, l’engagement dramatique et la beauté du médium. Bachtrack retrouve ce timbre immédiatement reconnaissable et cette intensité qui lui sont propres, tout en relevant, au premier acte, un legato parfois appuyé, une articulation moins nette et un vibrato plus présent dans l’aigu. La suite de la soirée le convainc davantage.
Plus sévère, Ulrich Amling, dans le Tagesspiegel, admire lui aussi la richesse et l’opulence du médium, mais entend des aigus plus durs et tranchants, comme si la voix se partageait désormais entre deux registres de couleurs différentes — contraste qu’il résume par une image saisissante : celle d’un « abîme devenu son ». Klassik begeistert va plus loin et estime la soprano mise en difficulté par la partie, avec un timbre devenu plus métallique. À l’inverse, le Financial Times retient une remarquable pureté de ligne et place Yoncheva parmi les réussites d’une soirée qu’il juge par ailleurs décevante.
Difficile, donc, de parler de consensus — sinon pour constater que cette Julia ne laisse personne indifférent.
Autour d’elle, la distribution se défend vaillamment. David Butt Philip, en Licinius, est généralement bien accueilli : Bachtrack relève la noirceur presque spinto de son ténor, sa précision et son assurance, tandis que le Financial Times le trouve robuste et viril. Concerti regrette seulement que l’alchimie amoureuse avec Yoncheva ne prenne jamais véritablement feu.
Le Cinna de Siyabonga Maqungo séduit davantage encore par un ténor clair et lumineux, un français particulièrement soigné et une belle facilité dans l’aigu. Mais c’est peut-être Marina Prudenskaya qui rassemble le plus largement les suffrages. Sa Grande Vestale, glaçante gardienne de l’ordre moral, impressionne par ses graves sonores et son autorité scénique : « terrifiante et grandiose » pour Concerti, elle mêle, selon Die Deutsche Bühne, fanatisme religieux et humanité. Même les critiques les plus hostiles à la soirée la distinguent.
Les avis divergent tout autant sur Carlo Rizzi. Bachtrack admire une lecture méticuleuse, structurée et attentive aux couleurs instrumentales ; Concerti entend une Staatskapelle qui, après quelques hésitations, gagne progressivement en transparence et en finesse. Le Financial Times est beaucoup moins tendre et reproche au chef de ne pas retrouver la rhétorique particulière de cette musique à la croisée de Gluck et du futur grand opéra. Sur radio3, Kai Luehrs-Kaiser se montre plus sévère encore et parle d’un « sérieux échec », jugeant l’esthétique vocale et orchestrale trop italienne pour rendre pleinement justice à Spontini.
Une chose au moins semble réconcilier presque tout le monde : le Staatsopernchor, préparé par Dani Juris, particulièrement sollicité dans une œuvre où la foule est un personnage à part entière. Bachtrack le trouve dans une forme éclatante ; radio3 en fait même le meilleur élément de la soirée.
Applaudissements pour la vestale, huées pour sa prêtresse scénique : le feu de Spontini brûle donc toujours à Berlin.
Sonya Yoncheva incarne Julia les 3, 6 et 9 octobre, avant de retrouver le rôle les 30 avril, 6 et 8 mai 2027. Carlo Rizzi dirige les représentations des 3 et 6 octobre ; Giuseppe Mentuccia prend le relais le 9.
