Datant de 2016, la production de Johannes Erath a été reprise une grosse demi-douzaine de saisons et on en trouvera une description détaillée dans le contre-rendu qu’en fit notre confrère à l’occasion de la création. En synthèse, on dira que l’esthétique y prime sur la dramaturgie. Au delà de la simple transposition dans les années 1920-1930 mélangeant art-déco / art nouveau dans un décor unique somptueux, Erath est ici surtout un créateur d’images fortes : le lit conjugal central qui a son double inversé au plafond (avec le cadavre de Riccardo en seconde partie), le juge aveugle, Ulrica qui figure la Mort, le striptease d’Oscar au dernier acte qui dévoile une jeune femme et non un garçon, Riccardo qui « monte au ciel » par le grand escalier, accompagné d’Ulrica, tandis que son double agonise sur scène dans une relative indifférence, etc. Toutes intenses qu’elles soient, ces scènes ne créent pas nécessairement un tout cohérent et l’unicité du décor démontre aussi ses limites. Au premier acte, les chœurs chantent autour du lit du souverain : tout va bien. Au second acte, la grande scène d’Ulrica se tient dans ce même lieu : pourquoi pas, les magiciennes peuvent beaucoup. Dans l’acte du gibet, la chambre du comte est devenue celle de Renato (à moins que tout le monde ne dorme dans le même lit) : Amelia et Riccardo chantent leur duo d’amour devant Renato plus ou moins endormi. Lorsque celui-ci se réveille, le comte lui lance « Tu qui? » (« Tu es là ? »), ce qui prête à sourire. Auteur du livret ayant inspiré celui pour Verdi, Eugène Scribe serait bien étonné, lui dont nous avons souvent rappelé qu’il mettait un point d’honneur à mitonner un déroulé plausible. Au positif, la direction d’acteurs est fine et précise et le spectacle se regarde avec plaisir.
On a peine à croire que Piotr Beczała fêtera son soixantième anniversaire en décembre. Au cours de sa carrière, le ténor polonais sera passé progressivement du duc de Rigoletto et d’Alfredo de La Traviata à Lohengrin en passant par Aida ou Werther. Difficile de ne pas être impressionné par la fraîcheur de cet artiste après un tel parcours : le timbre est toujours aussi lumineux, la projection a gagné en puissance, l’aigu est étonnamment aisé (avec un splendide contre ut conclusif dans le duo avec Amelia). Son émission est restée très lyrique (à la Pavarotti) quand, à ce stade de leur carrière, d’autres ténors évoluent davantage vers le spinto. Le chant reste assez monochrome, les évolutions psychologiques du personnage étant rendues par le jeu dramatique plutôt que par les variations de couleurs de l’émission. Au global, son Riccardo a de l’allure et beaucoup de séduction. Remplaçant Anastasia Bartoli initialement prévue pour cette reprise, Anna Pirozzi est une Amelia solide à défaut de sensuelle. Les aigus sont systématiquement forte, la caractérisation générique, mais la voix est d’une belle puissance et le timbre charnu. Boris Pinkhasovich est un chanteur élégant, mais bien loin du baryton Verdi attendu : on entend ici davantage un Belcore de L’Elisir d’amore qu’un Renato. Il faudrait plus de matière pour rendre compte des affres d’un personnage basculant de l’amitié à la haine. Yulia Matochkina est simplement magnifique en Ulrica : la voix est ample, généreuse, avec une parfaite assise dans le grave et des aigus lumineux. Très soignée par la mise en scène, Erika Baikoff séduit par son abattage scénique. Vocalement, toutes les notes sont là, bien exécutées, mais le matériau est un peu mince. Zhe Liu est un Silvano idéal : la voix est bien projeté et le timbre riche, et on suivra son évolution avec intérêt. Dotés de voix noires et puissantes, Bálint Szabó et Paweł Horodyski sont excellents en comploteurs. Kevin Conners sait se faire remarquer par son jeu et sa voix dans le rôle très secondaire du juge : c’est assez rare pour être signalé. Très bien préparés par Christoph Hoil, et très sollicités par la mise en scène, les chœurs sont excellents. On regrettera qu’au deuxième acte ils restent invisibles et peu audibles. Marco Armiliato dirige avec métier, mettant en valeur ça et là quelques détails d’orchestration surprenants pour une partition que nous croyions connaître par cœur. L’orchestre est impeccable.