Dans ses deux uniques ouvrages lyriques, Ravel porte une attention singulière au texte. Opéras français par excellence – d’ailleurs réputés intraduisibles –, dont l’un s’inscrit pourtant dans la fascination constante de Ravel pour l’Espagne et l’autre n’a aucune patrie tangible, L’Heure espagnole et L’Enfant et les sortilèges sont réunis en une soirée où ce qui est dit suffit à peine à évoquer ce qui est vu. Manière de rendre le réel plus évanescent.
Dans L’Heure espagnole, pourtant, l’intrigue est à première vue très terre-à-terre. Un horloger, une horlogère, des amants un peu gauches, des horloges où l’on se cache et que l’on déplace. Jean-Louis Grinda (mise en scène) et Rudy Sabounghi (décors et costumes) évitent habilement les excès que le livret pourrait appeler. Dans un décor pas tout à fait réel, mais toujours suffisamment concret (celui du cartoon ou de la bande dessinée), les protagonistes vivent leurs désirs et leurs frustrations à travers un jeu d’acteur au caricatural assumé, sans jamais – ou presque – se regarder. Dans cet opéra sans air, l’ensemble du plateau offre une prestation de bonne tenue. Vincent Ordonneau est un Torquemada à la projection efficace et à l’amplitude adéquate, le Ramiro d’Ivan Thirion offre de belles rondeurs et le Gonzalve de Pierre Derhet – dont le personnage verse volontiers dans le grotesque, « en composant des vers baroques » – révèle une approche fine du texte où la relative absence de lyrisme (quelques belles ouvertures dans l’aigu néanmoins) se fait oublier tant le chanteur place habilement ses couleurs : faire chanter les mots, plutôt que « juste » chanter les mots. Patrick Bolleire est peut-être moins convaincant dans les premières apparitions de Don Íñigo de Gómez où la largeur du timbre dessert l’intelligibilité du texte, tandis qu’Anne-Catherine Gillet offre une Concepción idéale qui verse plus dans la finesse que dans la vulgarité, malgré les pièges que lui tendent la mise en scène. Le texte est toujours remarquablement incarné, la projection bien dosée et le timbre – que l’on connaît – riche et coloré.

En fosse, si l’on fait abstraction de quelques hésitations aux attaques et de moments de flottement (voulus ?), on aperçoit des touches de couleurs habilement disposées, que Jean-Yves Ossonce fait éclater comme autant de manières singulières d’effleurer le réel. Pas de discours linéaire donc, mais une approche plus fragmentée de la partition où les moments se fondent plus qu’ils ne s’enchaînent. On se gardera bien de qualifier l’interprétation d’impressionniste : Ravel n’aimerait pas. Cette approche passe évidemment par un travail minutieux du son et des timbres. Il aurait peut-être gagné à différencier davantage les couches orchestrales, souvent fondues en une même nuance, alors que la partition appelle son lot d’aspérités.

Le propos change dans L’Enfant. De la nécessité de la mécanique horlogère, on passe à un monde où la seule nécessité est celle que l’on crée et où nature et objets prennent le dessus. Chez Ravel et Colette – qui commet le livret –, l’animal-machine a bien une âme. Les objets et les animaux vivent, pensent, punissent et ont une morale : sont-ils anticartésiens ? La mise en scène (toujours Grinda et Sabounghi) est ici très chorégraphique – le livret de Colette était d’ailleurs initialement un projet de ballet : pas d’objets parlants, mais des associations mouvantes entre les chanteurs et leurs attributs. Dans le rêve comme sur le plateau, ils surgissent, envahissent, flottent un moment. Le tout reste lisible et terriblement beau. Aya Wakizono est un enfant au tempérament vocal affirmé et à la présence plus colérique que naïve. Marlène Asayag se distingue dans les rôles du feu, de la princesse et du rossignol où elle rend les quelques mesures virtuoses de la partition avec une belle fluidité. Loïc Félix offre une incarnation animée et piquante de l’Arithmétique, ainsi que de beaux reliefs aux pages de la Reinette et de la Théière. Lotte Verstaen, Marie Kalinine, Pierre Doyen, Julie Mossay et Aurore Daubrun complètent idéalement une distribution de bonne tenue vocale.