Emiliano Gonzalez Toro et Zachary Wilder : « Le répertoire du XVIIe italien est une musique comparable au jazz »

Par Brigitte Maroillat | lun 09 Mai 2022 | Imprimer

Leur album A Room of Mirrors a recueilli toutes les louanges. Ce disque lumineux dédié au répertoire du XVIIe siècle italien, conçu en jeu de miroirs, a suscité une onde d’enthousiasme des plus communicatives tant de la part de la critique que du public. Au-delà de l’exploration d’un répertoire méconnu, Emiliano Gonzalez Toro et Zachary Wilder ont à cœur avec l’ensemble I Gemelli de construire une rhétorique commune, un lexique qui se veut être une signature reconnaissable de cette collaboration artistique prospective et révélatrice d’un art avant l’opéra.


Comment est née votre collaboration ? 

Zachary Wilder : Notre entente artistique est apparue comme une évidence à l’occasion des Vêpres de Monteverdi en 2019 sous la direction de Raphaël Pichon. C’est la première fois que je me trouvais en présence d’un artiste qui tout à la fois aimait viscéralement ce répertoire et savait en restituer avec une telle perfection le langage intérieur, en plus d’être un ténor qui a les moyens athlétiques et vocaux pour un tel répertoire. Et puis, j’ai été séduit par l’idée qu’Emiliano crée un ensemble dédié à un répertoire méconnu et qu’il songe à le mettre en lumière à travers un duo de ténors. 

Emiliano Gonzalez Toro : Bien avant notre collaboration sur Les Vêpres de Monteverdi, j’ai rencontré Zach pour la toute première fois à Innsbruck, il participait à une production et faisait un concours, et j’ai été capté par sa voix que je pressentais déjà dans le repertoire que je voulais défendre. Mais c’est vraiment, en effet, sur Les Vêpres que notre collaboration est apparue comme une évidence. Il est très difficile de trouver des collègues ténors à l’aise dans la musique du XVIIe italien. Ce répertoire très spécifique requiert tout un panel de qualités qui n’a pas forcément cours aujourd’hui. Ce que le public aime dans la tessiture du ténor c’est la puissance, les contre ut, des choses qui sont très show off, mais la virtuosité de la musique du XVIIe ne réside pas pour le ténor dans l’ambitus, mais dans des choses plus subtiles comme les messe di voce d’une grande finesse et les vocalises particulièrement véloces, ainsi qu’une capacité d’être pointu sur le texte et en même temps d'avoir, sur le plan vocal, une haute musicalité en mode presque instrumental. Tout cet aspect technique qui, à l’époque, était remarquable est hélas aujourd’hui considéré comme peu spectaculaire à l’aune des critères contemporain du « chanter fort et haut ». Zach est l’un des rares a être doté de toutes les qualités de ce répertoire : il a la finesse et la sensibilité de la rhétorique du XVIIe et la parfaite connaissance des codes de cette musique. Le but que je me suis fixé pour l’avenir est de repérer un cheptel de chanteurs capables d’épouser ce répertoire et de le défendre dans l’esprit de l’époque. C’est pour moi un acte quasiment militant, j’ai envie de redonner ses lettres de noblesse à cette musique pour qu’elle ne soit pas considérée comme une musique de seconde zone au prétexte que, pour certains, elle ne serait pas difficile à chanter parce qu’elle ne requiert pas une vocalité au large ambitus. Il faut mettre en lumière que sa complexité trouve son essence ailleurs que dans le spectaculaire et la démonstration vocale et qu’elle a une identité forte et une rhétorique riche qui méritent d’être revisitées.

Comment avez-vous travaillé spécifiquement sur ce répertoire notamment pour A Room of Mirrors ? 

Emiliano Gonzalez Toro : Travailler sur ce répertoire c’est avant tout mettre en lumière de la plus belle manière la sprezzatura, qui est l’essence même de cette musique. Je voulais à la fois servir le répertoire mais aussi  poursuivre la collaboration avec Zach après cet Orfeo où il m’a fait l’amitié d’interpréter le modeste rôle du Pastore et d’un Esprit, ce dont j’ai été ravi mais également quelque peu frustré car je savais pertinemment que son riche potentiel n’était pas pleinement servi et exploité. Je lui ai donc proposer d’aller plus loin, en concevant un véritable projet à deux voix. Et ce d’autant que nous avons la même façon d’aborder ce répertoire, dans la vocalité et la façon d’accéder à l’ornementation, à l’intelligence du texte, dans un même rythme et dans un même langage. Et pour créer la connexion, la fusion, un projet comme A room of mirrors se prépare sur le long terme. Les circonstances liées notamment à la crise sanitaire, nous ont permis d’avoir ce temps. Cette musique n’est pas une question seulement harmonique, c’est aussi une question de rhétorique d’ornementation, comment se répondent les instruments et les voix dans un dialogue constant. C’est pourquoi, dans le mixage, rien n’est laissé au hasard : si on entend les harpes et ou le clavecin à un moment précis, cela ne relève pas d’un jeu de circonstances. Et c’est tout ce travail d’orfèvrerie que nous avons accompli ensemble, pendant ces mois de préparation de l’album, et que nous mettrons au service de tous nos projets futurs. Nous sommes en train de construire une rhétorique, un langage récurrent sur ce répertoire si spécifique, une signature qui nous est propre, dans la façon d’interpréter cette musique. Nous bâtissons des codes entre nous mais aussi pour ceux qui nous suivent, un lexique de lecture transversale de ce répertoire. Notre objectif est de revenir à l’essence d’une analyse de la partition à la table et amener tout un savoir vocal que l’on a emmagasiné pour servir les œuvres et non pas nous servir nous-mêmes. Le coté show-off de la voix n’a aucune importance dans ce répertoire, ce qui compte c’est comment être le plus fidèle possible à l’essence, à l’esprit, à la rhétorique de cette musique.

Zachary Wilder : Notre collaboration est allée d’emblée de soi, parce que nous partageons le même regard sur ce répertoire. Aussi, il y a peu de discussion entre nous, nous nous accordons naturellement. Ce qui a été vraiment confortable c’est d’avoir eu le temps de s’installer dans cette musique, avant même de passer concrètement à l’enregistrement de l’album. L’exigence de cette musique est dans les détails, et le coté alerte, souple, athlétique de la voix et l’incarnation des mots. Il  faut à la fois être présent aux mots tout en ne perdant pas de vue la sprezzatura, cette aisance, presque désinvolte, que nécessite cette musique, cette fluidité, ce continuum qu’il ne faut jamais briser et où tout doit paraitre facile. Pour cela,  il faut avoir une connaissance parfaite de la rhétorique musicale, du sens de la lettre, et de la langue italienne du XVIIe siècle. Il faut donc le dire le texte, encore et encore. Et  nous avons eu une grande chance d’avoir le luxe d’un temps conséquent pour travailler en profondeur tous ces aspects et ce avec la même équipe. En effet, c’est essentiel pour construire un langage commun.

A l’aune de ce travail spécifique, comment vous qualifiez-vous en tant qu’artistes, ce répertoire vous obligeant à l’évidence à sortir de votre seul rôle d’interprètes : êtes-vous passeurs, acteurs, porteurs de projet ?

Zachary Wilder : Au-delà de l’interprétation, j’essaie de transmettre au public tout ce travail en amont dans la profondeur des choses. J’aime bien l’idée de passeur quand il s’agit de faire découvrir un  répertoire aussi méconnu. C’est aussi notre rôle d’artiste que de transmettre au public dans le sens pédagogique du terme. C’est aussi une musique qui oblige à l’incarnation autant qu’à l’interprétation. Quand on lit les textes, ce sont des images qui jaillissent à travers des saynètes mettant en scène une pluralité de personnage. On est ici plus qu’ailleurs acteur, et c’est aussi tout cet imaginaire que l’on doit transmettre au public. La technique est pour moi un moyen de transmettre mes pensées sur le texte, sur la partition, sur l’essence de la musique et faciliter ainsi l’accès du public à tout un univers. Plus le répertoire est confidentiel, plus il est passionnant et gratifiant de transmettre, et cela doit se sentir dans le chant, surtout dans ce répertoire où tout est si vivant, enjoué, tant dans le texte que dans la musique.

Emiliano Gonzalez Toro : cette musique m’oblige à être un homme-orchestre davantage qu’un chef. Mais si je suis en mesure de veilleu à une multitude de choses, c’est parce que je suis bien entouré, notamment par mon ange gardien, Mathilde Etienne, qui est aussi mon épouse à la ville. Je suis comme l'entraineur d’une équipe de foot, je joue sur le terrain, et je donne mes instructions sur le jeu en dehors. Et Mathilde est la présidente du club qui donne ses instructions à l’étage du dessus sur la dramaturgie de l’œuvre. En fait, l’objectif est de se placer dans les conditions de l’époque et de se mettre au diapason de la façon dont les artistes du XVIIe siècle travaillaient. On sait qu’en leur temps, il y avait des mois de répétitions, il y avait beaucoup de moyens et on allait chercher des stars de la scène. La musique du XVIIe n’a pas besoin d’un chef d’orchestre qui bat, qui dirige, mais d’un meneur, d’un producteur, d’un métronome, d’un metteur en espace. Inféoder les chanteurs à une direction ou à quelque chose à suivre les ferait sortir de la rhétorique, de l’idée d’improvisation, de la sprezzatura. C’est une musique qui respire seule. Je la compare souvent au jazz, qui, au départ, a une structure rythmique et harmonique stricte, et puis, petit à petit, se crée une symbiose entre les instrumentistes qui leur permet, au-delà de la grille, de librement improviser, mais ils doivent d’abord maîtriser les codes de l’harmonie et du rythme de cette musique. Il n’y pas de chef qui dirige et pourtant ça fonctionne, car derrière cette liberté d’improvisation,  il y a un langage commun maîtrisé, constructif. C’est précisément ce à quoi tend notre travail dans ce répertoire du XVIIe siècle : que les cadres soient connus de tous et que ce travail exigeant en amont nous permette ensuite une grande liberté d’interprétation.  Et mon rôle est de faire adhérer à ces codes. Si chacun a une totale maitrise du  lexique, il n’y a plus besoin de direction et on peut ensuite s’accorder une liberté sans risque de sortir de la rhétorique et de la sprezzatura. Ainsi, chacun des instrumentistes, le clavecin, la harpe, la viole, et des solistes vont donner tour à tour l’impulsion parce qu’ils connaissent le langage commun où chacun devient fédérateurs d’énergie.

Quels sont les projets à venir qui vous tiennent à cœur, ensemble et séparément ?

Zachary Wilder : On va d’abord faire vivre l’album A Room of Mirrors avec différentes dates de tournée. On a évidemment très envie de faire ensemble le VIIe et le VIIIe livre des Madrigaux de Monteverdi. Mais ce n’est pas exhaustif, les perspectives peuvent naître au fil de l’eau, au fil des découvertes que l’on peut faire respectivement. On pourra sans doute également élargir notre travail à la musique anglaise et française de cette époque. Quant à des projets plus personnels, j’aimerais faire un album de musique anglo-saxonne des XIX et XXe siècles. J’ouvre aussi actuellement mon répertoire à Mozart. J’ai plusieurs projets en ce sens. En ce moment, je travaille également sur plusieurs œuvres de Bach avec des ensembles instrumentaux que j’apprécie beaucoup. Je chanterai d’ailleurs l’Oratorio de Noël sous la direction de Christophe Rousset.

Emiliano Gonzalez Toro : Dans l’immédiat, c’est en effet la tournée de A room of Mirrors qui va nous occuper : en juin au festival de Vilnius, le 4 août au festival du Château de la Motte, à côté de Saint Tropez, en septembre à Ancara, en octobre à Pontoise, et en février à Dortmund. En revanche on peut regretter que pour l’instant aucune date ne soit prévue en Italie. Les projets qui sont sur la table sont effet le livre VII et le livre VIII. Mais avant que les enregistrements ne voient le jour, il va y avoir un temps conséquent de travail en amont, au moins deux ans et demi. Il faut en effet que nous nous réunissions pour lire le texte, le traduire au plus près du mot, aller chercher toutes les figures rhétoriques et poétiques. Nous allons ensuite échanger avec Mathilde Etienne qui est en charge du travail de dramaturgie. Nous construirons ensuite toute l’harmonie et les chiffrages. En 2024, nous avons également une tournée avec Les Vêpres de Monteverdi que l’on va enregistrer au disque. Je vais également revisiter avec I Gemelli L’incoronazione di Poppea en mai 2023. Je sais que le travail qui nous attend est titanesque. Le but de cette relecture est d’aller à l’encontre des idées reçues. J’aime décoller les étiquettes qui collent parfois injustement aux œuvres, pour mettre la nôtre, estampillée I Gemelli. Nous avons récemment fait d’Ulysse, qui a la réputation d’une œuvre austère, une comédie, ce qu’il est intrinsèquement avec beaucoup d’humour dans le propos, beaucoup de rythme, avec des personnages quasi  cartoonesques, alla comedia dell'arte vraiment très incarnés. Notre Poppée sera, quant à elle, sur la thématique shakespearienne. Il faudra aller travailler le détail des personnages et des sentiments avec beaucoup de finesse. Parallèlement, j’ai deux autres projets qui font partie aussi de mon identité musicale : un disque hommage à Violeta Parra, Violeta y el jazz, qui me tient à cœur et qui sortira dans trois semaines. On l'a enregistré juste avant le confinement, avec notamment la grande chanteuse flamenca Paloma Pradal. En octobre, on va enregistrer un autre disque latino mais cette fois-ci avec un Big Band de jazz, le Keystone Big Band et une pluralité d’invités, avec une période de travail de quinze jours, car comme je vous l’ai dit, j’aime prendre mon temps pour aller au fond des choses. J’ai aussi ma carrière de chanteur qui continue parallèlement, même si son espace s’est quelque peu réduit ces derniers temps, la priorité ayant été donnée à mes projets avec I Gemelli. Toutefois, je chanterai l’année prochaine dans Les Noces de Figaro au Capitole de Toulouse et puis dans deux Poppée avant la nôtre avec mon ensemble I Gemelli : celle de Raphaël Pichon à l’Opéra de Strasbourg  et la reprise au Liceu de Barcelone de la Poppée que nous avions donnée à Zurich.

Un dernier mot pour nos lecteurs?

Zachary Wilder : La musique est aussi l’art de la communication. C’est un pont qui crée des communautés. Nous sommes les miroirs de nos expériences, pour reprendre le thème de notre album; il faut toujours considérer le public comme des personnes intelligentes et, à ce titre, provoquer sa rencontre avec des répertoires et des horizons nouveaux. Le but est de remettre aussi le public au cœur de la création, créer une interaction intelligente avec lui, à travers l’interprétation incarnée, fouillée, habitée, que l’on donne de la musique.

Emiliano Gonzalez Toro : Notre travail réside tout entier dans le principe d’Aristote : il faut « instruire, plaire et émouvoir ». Nous nous y efforçons chaque jour.

 

 

 

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