Julia Kleiter : « Ce que je veux, c’est durer ».

Par Sylvain Fort | lun 20 Août 2012 | Imprimer

Après Zdenka dans Arabella à l’Opéra de Paris, où elle fit ses débuts en Pamina voici huit ans, Julia Kleiter retrouvait ce mois-ci l'héroïne de Die Zauberflöte sous la direction de Nicolas Harnoncourt au Festival de Salzbourg. Rencontre avec une chanteuse offrant aux Hilde Güden et autres Irmgard Seefried une digne succession.
 

Paris est pour vous un vrai port d’attache…
Oui, j’ai fait mes débuts sur scène en Pamina à l’Opéra de Paris en 2004. J’avais vingt-quatre ans, je sortais de l’école, je n’avais jamais rien chanté. Je suis revenue à Paris en 2005 au pied levé pour Pamina encore, dans la mise en scène de la Fura del Baus. J’ai aussi chanté en 2008 dans le spectacle de Pina Bausch.
Peut-on dire que vous représentez la jeune école allemande ?
Mon répertoire est presque totalement allemand. Il n’y a guère que Mozart que je chante en italien. Cela est sans doute dû à ma technique, à ma couleur de voix. Pourtant, j’ai eu en Allemagne des professeurs américains. Mais il est vrai que toute mon éducation vocale est allemande. J’ai commencé à chanter dans les chœurs de Limburg à l’âge de six ans. Mon père adorait chanter Schubert et Schumann. Mon oncle est le ténor Christoph Prégardien. J’ai su très vite que je serais chanteuse – mais n’étais pas sûre de vouloir chanter de l’opéra ! Aujourd’hui, je partage mon temps à part égale entre le lied et l’opéra.
Pourquoi ne pas tenter des incursions hors de ce répertoire ?
J’aimerais beaucoup mais aujourd’hui les maisons d’opéra raisonnent par type. J’adorerais chanter Norina, Nanetta ou Adina, mais on ne pense pas à moi en premier : il y a des chanteuses italiennes qui ont la voix idéale pour cela. Dans le répertoire français, je rêve d’Antonia, Micaëla, ou des opéras de Rameau. Il faudrait que je perfectionne mon français. Dans tous les cas, je crois qu’il s’agit moins de technique vocale italienne ou française que d’exigences stylistiques. Et je me sens prête à y répondre.
Comment voyez-vous votre évolution ces prochaines années ?
Mon mot d’ordre est la prudence. Je veux pouvoir chanter encore jusqu’à un âge très avancé, c’est mon seul souhait, mon obsession. Je serais trop triste de ne plus pouvoir chanter. Je veux durer. Pour cela, je dois prendre les bonnes décisions, ne rien hâter. Je refuse des propositions trop précoces. Je chanterai Donna Elvira la saison prochaine, mais ce sera à Zurich, qui n’est pas une grande salle.
Votre chant est très suggestif et éloquent : est-ce naturel chez vous ?
Oh non, pas du tout. En fait, cela me vient d’un professeur d’art dramatique que j’ai eu à Cologne. Un jour, j’ai chanté l’air de Pamina, et il s’est écrié : « Tout cela, tu dois me le DIRE ». Le moyen, c’était de penser à chaque seconde à ce que j’étais en train de chanter. Je ne sais pas comment cela m’est venu, mais ça a fait « tilt ». Peut-être avais-je des dispositions, mais cette attention à l’expression m’est venue à ce moment-là, comme un déclic. Depuis, j’ai approfondi cela avec Harnoncourt. Harnoncourt est mon Dieu. Je me souviens de cette Ilia à Graz en 2008, où tout devait avoir une raison, tout devait exprimer quelque chose. Même chose avec mon pianiste Hilko Dumno : le but n’est pas la perfection, mais le sentiment – sans cesse on se pose la question : « de quoi s’agit-il » ?  
Fischer-Dieskau est mort voici quelques semaines. Pour une jeune chanteuse, ce nom a-t-il un sens ?
Fischer-Dieskau reste pour moi un artiste profondément vivant. Il fait pleinement partie de mon horizon. Ses interprétations nous ouvrent des mondes et ont apporté du nouveau. Je ne l’ai jamais trouvé précieux ni maniéré. Au contraire, je suis fascinée par l’âme qu’il met à tout ce qu’il fait. Je ne peux écouter son « Ich bin der Welt abhanden gekommen » sans pleurer.
Propos recueillis par Sylvain Fort
 
Discographie sélective :

  • Haydn, Die Schöpfung, dir. René Jacobs (Harmonia Mundi)


  • Wolf, Ein Italienisches Liederbuch, avec Christoph Prégardien (ténor) et Hilko Dumno (piano), Challenge Classics

 

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