Vincent Josse : « La radio, c’est du son, c’est sortir – capter ce son – et donner à entendre le bruit du monde »

Par Camille De Rijck | jeu 17 Décembre 2015 | Imprimer

Si le directeur d’une station de radio est un maréchal en campagne, le producteur de sa Matinale est son général, son pion clé. En radio, le prime-time, c’est le matin, quand les gens se brossent les dents, quand s’efface sur leur joue la trace de l’oreiller, quand les embouteillages les emprisonne et leur offre toute cette attention dont ils ne veulent pas. Vincent Josse a pris la tête de la Matinale de France Musique en début de saison dernière. Figure importante de France Inter pendant des années – intervieweur culturel généraliste – il est l’incarnation de cette volonté de décloisonner et de transversaliser la chaîne musicale de Radio France, à l’heure où son existence-même est remise en question.   


Le musicien est-il monomaniaque ?

Je ne le trouve pas plus monomaniaque qu’un autre artiste, au contraire. Les musiciens me semblent ouverts. De toutes façons, toute réponse d’un artiste nait d’un questionnement. Il nous appartient – à nous journalistes ou producteurs – de leur faire parler de leur art mais de ne pas hésiter à ouvrir, à parler d’autre chose que de leur spécialité, à réagir, par exemple, à l’actualité. J’aime poser des questions, en effet, sur la marche du monde aux artistes, car leur façon de le regarder est à la naissance de leur façon d’interpréter, d’écrire ou de composer. Ils écrivent aussi avec le monde et l’époque dans lesquels ils vivent. Il ne faut pas hésiter à parler de musique et de la manière dont la musique vient à eux. Elle ne vient pas uniquement de leurs études, du conservatoire, de leur expérience professionnelle, mais aussi de leur expérience de vie, de leur sensibilité aux autres et de leur rapport au monde. C’est un des aspects qui me plaît dans l’interview de musiciens. J’aime aussi les interroger sur leurs lectures, sur ce qu’ils ont vu. Leur territoire d’expression dépasse vraiment leur musique et leur nombril.

Le fait de n’être pas « un spécialiste » de la musique est-il source de pression ?

Sinon de pression, du moins de réflexion. Marie Pierre de Surville, directrice de France Musique en 2014/2015 est venue me chercher à France Inter en sachant que j’étais un généraliste de la culture depuis 25 ans. Après la présentation de journaux, j’ai intégré le service culturel, fait du reportage, des chroniques, des interviews, des émissions ; j’ai toujours abordé plusieurs secteurs de la culture, le théâtre, la musique, le cinéma, la danse, la photo et la littérature. J’englobe tout parce que je suis curieux de tout et je pense que quelqu’un qui aime la musique est aussi un lecteur, un spectateur de théâtre, d’opéra et de cinéma. Ses goûts, aussi pointus soient-ils, peuvent le porter à une forme d’éclectisme. Quand on m’a proposé de créer une matinale, l’idée qu’elle soit largement « culturelle » m’est apparue comme une évidence, en ayant la musique comme fil rouge.

Cet éclectisme que vous évoquez, c’est une réalité que vous avez éprouvée ou c’est plutôt un vœu pieu ?

Non, c’est la réalité que j’éprouve et les artistes et écrivains que je rencontre – y compris des musiciens – me parlent aussi d’expositions et de livres. Alors, je prends ce pari-là sans prétendre que tous les auditeurs de France Musique attendent ça. Parmi les mails que l’on reçoit il y a de tout : une poignée d’auditeurs mécontents (toujours les mêmes) qui ne voudraient que de la musique et d’autres qui semblent plutôt heureux de se réveiller avec des artistes de tous horizons. J’espère aussi les réveiller en douceur, avec de la musique et la pensée sensible des artistes, plutôt qu’avec Marine Le Pen ou Robert Ménard. Je ne dis pas que c’est mieux qu’ailleurs, c’est juste une autre proposition du service public de Radio France.

Vous aviez vos zélateurs sur France Inter, vous avez senti que ces gens-là vous ont suivi sur France Musique ?  

J’espère avoir amené quelques auditeurs, oui. Mais je ne peux pas prétendre que cent pour cent des gens qui me suivaient sur Inter m’accompagnent sur France Musique. Les auditeurs ont des habitudes le matin et c’est difficile de leur faire changer d’habitude. On se brosse les dents en même temps que tel chroniqueur, on boit son café en même temps que tel journaliste. On a des rendez-vous intimement liés au temps qui file et nous sommes habitués à des voix. Changer de matinale n’est pas simple, ne pas se nourrir d’une tonne d’information peut déstabiliser et écouter beaucoup de musique peut déconcerter. D’autant plus que pour les auditeurs d’Inter, passer sur France Musique c’est accepter beaucoup de musique. Mais j’espère qu’après leur dose d’info sur une généraliste, certains auditeurs prennent du plaisir à nous rejoindre.

Qu’est-ce qui fait qu’arrivé à l’apogée d’une carrière glorieuse, on prenne le risque d’animer une matinale, exercice qui bouleverse la vie de son producteur et l’expose dangereusement ?

Glorieuse ? Comme vous y allez. Il n’y a pas de gloire en radio. Pas plus qu’il n’y a de danger à réveiller les gens. Je n’ai sans doute pas la même pression que si j’étais sur France Inter ou sur France Info. Mais une matinale, même sur France Musique, est la vitrine de la chaîne : elle vous oblige à être à la hauteur, elle pousse à l’exigence et celles et ceux qui travaillent sur la chaîne doivent s’y retrouver. Leur travail doit être valorisé. La matinale est surtout la vitrine devant laquelle on s’arrête pour regarder ce qu’il y a à l’intérieur du magasin ! A moi de faire en sorte, par le contenu et ma personnalité et avec l’aide de Nicolas Lafitte, programmateur musical, de faire en sorte que les auditeurs entrent et ne repartent pas trop vite. Ce défi là me plaît. C’est merveilleux de réveiller les gens. Certes, dur, physiquement et socialement difficile. On ne vit que pour cet exercice, semaine et week ends compris. Mais quel plaisir d’être le chef d’orchestre d’une formation composée d’excellents reporters et chroniqueurs ! France Musique nous permet aussi d’écouter de la musique en direct, grâce au talent de Nicolas Lafitte qui convainc musiciens et chanteurs de se lever à l’aube pour un mini concert diffusé chaque matin. Un luxe et un bonheur. J’admire les musiciens qui jouent le jeu et les remercie infiniment.  

Dans un contexte de crise et parallèlement aux interrogations budgétaires du groupe Radio France qui ont particulièrement fragilisé France Musique, est ce que la question de maintenir la « musique en direct » se pose ?

On nous parle beaucoup d’argent, du manque d’argent. Comment faire des économies, réduire les budgets. C’est quotidien. J’espère que cette nécessaire économie ne nuira pas au reportage. Il est indispensable que nous sortions du studio, que nous prenions la température de ce qui se passe en France et à l’étranger pour en rendre compte, ensuite.  Pour moi la radio c’est du son, c’est sortir – capter ce son – et ramener le bruit du monde à l’antenne. Pas simplement quelques personnes en studio et de la musique à l’infini.

Dans « l’Atelier », vous vous rendiez sur le lieu de création de l’artiste – dans son biotope. Ici, vous les recevez à une heure indue dans les locaux de France Musique. Est-ce qu’on conduit une interview de la même manière ?

Je crois, oui. Je pratique une forme d’empathie, je recherche une forme d’intimité, que ce soit avec un artiste dans son atelier ou une personnalité en studio. L’idée d’être agressif dans le cadre d’une interview culturelle m’est un peu étrangère. Il faut trouver un terrain propice à la confidence mais aussi à une expression libre, profonde, détendue.

L’écrivain Jean-Philippe Toussaint dit qu’en interview il faut concéder l’intime sans révéler le privé.

C’est beau… Mais en même temps, c’est un peu hypocrite. Rechercher l’intime, c’est aussi chercher quelque chose de privé et d’inédit. Nous flirtons avec le privé. Quand un artiste pleure en écoutant une chanson ou qu’il pleure en écoutant une archive d’un proche disparu, on touche aussi à quelque chose de privé et d’intime. La frontière est très mince.

Un souvenir de l’Atelier, peut-être, pour terminer : vous rencontriez Natalie Dessay qui répétait son ultime Traviata avec Sivadier.

J’arrive à Aix-en-Provence et Natalie Dessay se repose dans la très belle maison louée par le Festival. Elle se tourne vers l’attachée de presse, devient toute rouge et s’énerve violemment. Pourquoi ? parce qu’elle estime que le chœur engagé pour La Traviata n’est pas à la hauteur. L’attachée de presse semble s’enfoncer dans le sol et promet de transmettre les propos de la soprano. Pas facile à ce moment là de sortir le micro…  Je redoute ce qui va se passer, mais Natalie Dessay finit par se calmer et je comprends, en l’interrogeant que, dans cette colère, elle exprime toute son angoisse d’être sur scène. Elle connait l’extrême attente du public d’opéra qui espère retrouver sur scène la qualité du disque, ce qui relève de l’impossible. C’est la pleine conscience de cette impossibilité qui la tétanise et qu’elle tente de traduire, à travers sa colère, au début de notre entretien. J’ai trouvé ça très beau, cette colère suivie de cet aveu, car je découvrais, alors, ce sentiment qui tenaille pratiquement tous les artistes lyriques.

 

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