Prémices exaltées !

Adelson e Salvini - Jesi

Par Maurice Salles | dim 13 Novembre 2016 | Imprimer

En février 1825, à une date encore sujette à controverse, fut présenté dans le petit théâtre du Collège Royal de Musique de Naples le travail de fin d’études du meilleur élève, Vincenzo Bellini, un opéra semi-seria intitulé Adelson e Salvini. Le livret, signé d’Andrea Leone Tottola et déjà utilisé en 1816 par le compositeur Fioravanti, était tiré d’un récit de Baculard d’Arnaud publié en 1772. Suivant le modèle né de la Pamela de Richardson on y voit une jeune fille sans défense – orpheline – aux portes de la sécurité – elle est fiancée à un aristocrate - être l’enjeu d’une vengeance qui menace son bonheur et sa vie. Il y a aussi un artiste italien écartelé entre la passion qu’il éprouve pour elle et sa loyauté envers son protecteur et ami, au point d’envisager le suicide. Ce tumulte sentimental fait de lui la dupe du méchant et le complice involontaire du rapt de la jeune fille au cours d’un incendie criminel. Désespéré car il la croit morte il va se tuer quand il est arrêté et passe en jugement, selon l’usage, devant le jeune seigneur. Pardonné et invité à regagner l’Italie, il assiste résigné à l’exultation générale autour du couple heureux.

Le succès fut si grand que l’œuvre fut redonnée chaque dimanche pendant près d’un an et valut à Bellini une invitation à composer pour le San Carlo. Dans cette version initiale elle se rattache au genre hybride dit « à la française », parce qu’à l’image de notre opéra-comique il mêle des dialogues parlés au chant et à la musique. Introduit en Italie pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, il ne survivait plus qu'à Naples. Les discours informent le spectateur sur des événements, passés ou à venir, sur des personnages absents et donnent lieu à des échanges qui peuvent évoluer vers des formes musicales à deux ou davantage. De même, les monologues expriment des sentiments avant leur effusion en musique ou, dans le cas du valet Bonifacio, donnent libre-cours à une verve comique qui peut s’exercer à ses dépens mais aussi commenter vertement l’exaltation sentimentale de son maître Salvini ou sous-entendre que la paillardise est la cause de l’absence prolongée d’Adelson, tout cela en dialecte napolitain serti de métaphores d’un prosaïsme dévastateur.

Etablie après l’exploitation d’un fonds découvert à Milan en 2001, cette version d’Adelson e Salvini est un émouvant témoignage d’une étape importante de la formation de Bellini. Elle prouve qu’en dépit de l’influence prégnante de Rossini, directement perceptible dans le final du premier acte, ou telle pulsation rythmique, ou le développement d’un crescendo qui semblent sortir de son encrier, et peut-être quelque regard à l’énergie de Donizetti, le jeune homme avait déjà des idées musicales et de procédés que l’on retrouvera développés dans les grandes œuvres ultérieures, d’Il Pirata à Capuletti e Montecchi en passant par Sonnambula et Norma. Bellini n’est pas encore célèbre mais la grâce des mélodies, leur mélancolie délicate et la souplesse des futures cantilènes sont déjà présentes avec le charme enveloppant qui les rend irrésistibles, encore accentué par la légèreté du dispositif orchestral conçu pour des élèves du Conservatoire.

L’orchestre symphonique « G.Rossini » et ses trente-deux instrumentistes sont sous la direction de José Miguel Perez Sierra. Sa direction allie l’élégance consubstantielle au milieu aristocratique à la palpitation qui anime les émotions de Nelly, l’orpheline inquiète, jusqu’aux soubresauts des tourments de Salvini, l’artiste tourneboulé par sa passion amoureuse, et à l’éloquente fierté douloureuse d’Adelson, l’ami trahi. Il marque sans outrance les accents par lesquels le rythme et les timbres créent la progression dramatique, et c’est peut-être cette mesure qui dénonce subrepticement le caractère de « devoir de premier de la classe ». Peut-être le volume de la fosse met-il parfois à la peine les chanteurs ? C’est rare et on apprécie qu’ils ne forcent pas leur talent. Dans le rôle de Fanny, qui ouvre l’opéra mais n’existera ensuite que dans les ensembles Sara Rocchi fait un sort à son air unique. Giovanna Lanza incarne sa tante, l’intendante du château d’Adelson, elle est peut-être fatiguée car la projection est parfois modeste. Geronio, redevable au colonel Struley, est dévolu à Enrico Marchesini qui parvient à exprimer le malaise du personnage contraint à faire l’espion. Le domestique impertinent est animé de toute l’énergie scénique de Clemente Antonio Daliotti, un peu moins convaincant vocalement mais dont l’engagement emporte les réserves. Dans le rôle du proscrit affamé de vengeance, Baurzhan Anderzhanov porte beau, et oublie peut-être pour cela de nuancer son jeu dramatique autant que souhaitable, mais la voix impressionne par sa fermeté et la qualité de la diction est à saluer. L’enjeu involontaire de la rivalité entre Adelson et Salvini est incarné avec une ardeur gracieuse par Cecilia Molinari, qui dans une tessiture adaptée à sa voix se confirme une interprète de qualité doublée d’une actrice convaincante. Bien que rôle-titre, Adelson est moins bien servi que son rival, puisqu’il n’apparaît qu’à la fin du premier acte. Le baryton d’origine russe Rodion Pogossov en exprime toute la noblesse, chaleureuse dans l’amitié, douloureuse quand il découvre la trahison. A une voix bien timbrée et à une diction de l’italien très soignée il joint un engagement scénique convaincant car éloigné de toute emphase. L’emphase, c’est justement ce qui caractérise Salvini, le peintre qui s’est épris de son modèle. Prisonnier de lui-même, incapable de la moindre lucidité, il passe par des alternances d’exaltation et d’abattement que le ténor d’origine turque Merto Sungu traduit plutôt bien. Il interprète avec beaucoup de sensibilité le dernier air de Salvini au troisième acte. Il nous convaincrait tout à fait si l’intrépidité avec laquelle il s’élance ne semblait tenir parfois du risque-tout : les chats retombent sur leurs pattes, mais le bel canto ne peut pas donner l’impression d’une entreprise hasardeuse. C’est quand il donne l’impression – fausse – de couler de source qu’il mérite ce nom. Mentionnons enfin, même s'il est cantonné à un rôle de témoin, la participation impeccable du choeur.

Au plaisir de la découverte de cette version s’ajoute celui de la réalisation, particulièrement raffinée. Peut-être Roberto Recchia se complaît-il un peu trop souvent dans les arrêts sur images qui figent les personnages pour créer des compositions qui sont autant de tableaux, mais à dire vrai le procédé n’est jamais étiré en longueur et peut au moins se justifier dans la mesure où il prolonge l’activité créatrice de Salvini. Ce dernier a le pinceau en main au début de l’ouvrage et il finira de même, témoin extérieur de la liesse des autres et agent du tableau qui en conservera la trace. Les décors de Benito Leonori sont composés de tentures coulissantes qui dévoilent des espaces différents, qu’il s’agisse de l’atelier où Salvini semble diriger une escouade à son service et peut ainsi se consacrer entièrement à sa passion, où d’extérieurs suggérés par un élément mi-naturel mi artificiel, fausse ruine ou vrai rocher, où le colonel Struley attend son informateur et où Salvini trouve refuge dans son désarroi. De nombreuses toiles représentant des paysages pourraient évoquer la nature irlandaise si l’intention était réaliste, mais elles suggèrent bien plus qu’elles ne montrent. De l’une d’elles, grâce à l’éclairage savant d’Alessandro Carletti, la fiancée inquiète semble émerger, apparition particulièrement en phase avec l’atmosphère romantique. De façon générale les lumières contribuent fortement à la beauté du spectacle, même si le rouge de l’incendie nous a semblé too much. Si l’on y ajoute celle des costumes conçus par Catherine Buyse Dian, qui supervisait il y a peu ceux de la série télévisée The young pope, globalement conformes au souvenir que l’on peut avoir des costumes à l’époque de la création de l’opéra sans pour autant se soucier d’authenticité, et d’un raffinement dans la conception – les accessoires, tels boutons ou colliers, sont peints sur les vêtements ou sur la peau – qui n’est pas bafoué par la réalisation, est-il utile d’ajouter que les yeux ont été comblés autant que les oreilles ? On pourra retrouver ou découvrir cette délectable production au Théâtre Bellini de Catane au printemps prochain, et à défaut s’en faire une idée grâce au DVD dont l’enregistrement et la publication ont été confiés à la firme Bongiovanni.