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Alain Duault : « écouter, repérer, transmettre »

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Interview
18 juin 2026
Figure familière du paysage musical et médiatique, Alain Duault signe depuis quinze ans la direction artistique de Musique en fête, en direct sur France 3, vendredi 19 juin, à 21h10.

Musique en fête souffle ses 15 bougies…

Oui, 15 ans ! il faut que je vous raconte le point de départ, c’est assez amusant. Tout est né d’un déjeuner, comme cela arrive souvent. Raymond Duffaut voulait nous parler d’un projet autour des Chorégies d’Orange, à l’occasion d’un anniversaire ou d’une date particulière — je ne me souviens plus exactement. J’étais avec Pascale Dopouridis, qui m’accompagne depuis le début et dirige les programmes culturels de France 3. C’est aussi une grande passionnée de musique.

En sortant du déjeuner, nous nous sommes dit que l’idée d’une émission dans le Théâtre antique d’Orange était excellente. Cela faisait longtemps que nous cherchions un concept fédérateur pour une grande soirée capable à la fois de faire découvrir de nouveaux artistes, de réunir des stars et d’ouvrir ponctuellement l’art lyrique à d’autres univers. Le canevas était là.

Nous en avons parlé tout l’après-midi, puis le lendemain, et très vite s’est posée la question du producteur. Pascal a proposé Morgane Productions. Après trente-cinq ans passés à France 3, j’avais souvent travaillé avec eux et je connaissais leur savoir-faire. Nous les avons contactés ; ils ont accepté immédiatement.

Et voilà : quinze ans plus tard, l’aventure continue. Ce ne sont pas encore les noces d’or, mais c’est déjà une belle histoire.

Comment expliquez-vous une telle longévité ?

Cela tient à plusieurs raisons. D’abord, il s’agit d’une émission annuelle, ce qui n’implique évidemment pas les mêmes coûts qu’un rendez-vous hebdomadaire. Ensuite, nous bénéficions d’un cadre exceptionnel : le Théâtre antique d’Orange. C’est un lieu extraordinairement porteur que nous avons d’abord utilisé tel quel, avant de le mettre en valeur par la lumière puis par différentes mises en scène visuelles.

L’une des plus belles idées est venue de Morgane Productions avec l’introduction du mapping vidéo, qui transformait en permanence le monument. Nous avons fini par y renoncer pour éviter de nous répéter, mais cela a constitué une étape importante dans l’identité visuelle de l’émission.

Par ailleurs, je suis toujours resté fidèle à l’idée qui avait présidé à sa création. Raymond Duffaut imaginait une grande fête réunissant les artistes qui avaient marqué l’histoire des Chorégies et de nouveaux talents. C’est cette ligne que nous avons conservée : associer quelques très grandes voix à des artistes encore peu connus, en créant une forme de transmission. Les jeunes chanteurs se trouvent ainsi, d’une certaine manière, parrainés par ceux qui les ont précédés.

Est-ce aujourd’hui encore le principe de l’émission ?

Oui, cela reste le point de départ. Nous avions aussi une autre ambition : conserver un rythme très dynamique. Nous avons toujours voulu limiter les interventions parlées pour privilégier la musique, avec un enchaînement presque continu des airs et des ensembles. L’idée était d’offrir avant tout trois heures de spectacle.

Durant les premières années, j’assurais moi-même la présentation de l’émission, en plus de la direction artistique. Puis est venu le moment où les chaînes ont souhaité renouveler les visages à l’antenne. Il a donc fallu trouver un nouveau présentateur, et nous avons choisi Cyril Féraud.

Je garde un souvenir amusant de notre première rencontre. Je lui ai demandé s’il connaissait l’émission ou s’il s’intéressait à la musique classique. Il m’a répondu très franchement que non. En revanche, il m’a dit : « Je suis un bon présentateur et je saurai défendre ces artistes comme s’il s’agissait de mes propres coups de cœur. » C’était une réponse à la fois honnête et intelligente, et les faits lui ont donné raison : il s’est parfaitement approprié l’exercice. Il fait preuve d’un grand professionnalisme et il possède ce talent rare de créer immédiatement un sentiment de proximité avec le public.

Par ailleurs, Cyril Féraud est doublé pour la diffusion radio par Judith Chaine, une des voix majeures de France Musique, avec qui nous avons noué un partenariat depuis le début de cette aventure, partenariat renouvelé chaque année.

L’émission est enregistrée en public mais aussi diffusée en direct.

Oui, c’est la raison de son véritable succès. C’est un peu comme le sport : un match de football ne se regarde pas de la même façon en différé. Ici, le direct apporte une énergie particulière, d’autant qu’il se déroule dans le cadre exceptionnel du Théâtre antique d’Orange.

Nous bénéficions aussi d’une remarquable continuité technique. Depuis le début, nous travaillons avec la même équipe et le même réalisateur, Franck Broca, que Morgane Productions nous a fait découvrir. Habitué à d’autres formats télévisuels, il a apporté un regard très dynamique sans jamais trahir la musique. C’est essentiel : nous ne faisons ni crossover ni arrangements faciles. Les œuvres sont données telles qu’elles sont, et j’y veille particulièrement. En revanche, nous cherchons toujours à les mettre en valeur par l’image.

Cela n’empêche pas certains rapprochements inattendus. Cette année, par exemple, Julie Fuchs et Marina Viotti interpréteront Amazing Grace avec le Bagad de Lann-Bihoué, un ensemble de musique bretonne. Au fil des éditions, nous avons également invité des artistes issus d’autres univers, comme Adamo hier ou Patrick Fiori aujourd’hui. L’idée n’est pas de brouiller les frontières, mais de montrer que la musique lyrique peut dialoguer avec d’autres traditions vocales et toucher des publics différents.

Enfin, nous essayons de renouveler l’affiche chaque année. Certains artistes reviennent, mais rarement de manière consécutive, car il faut sans cesse surprendre. Le public y est très sensible.

Alain Duault © Francesca Mantovani (Editions-Gallimard)

Comment établissez-vous le programme ?

Nous cherchons à équilibrer les grands « tubes » du répertoire et des pages beaucoup moins connues.

L’an dernier, par exemple, nous avons programmé l’air de Jacopo dans I Due Foscari de Verdi. Peu de spectateurs connaissaient cette œuvre, mais l’extrait a remporté un véritable succès. C’est la preuve que le public est prêt à découvrir de nouvelles choses, à condition que le rythme et l’énergie de la soirée soient préservés.

Bien sûr, tous les répertoires ne se prêtent pas également à cet exercice. Certaines pages magnifiques fonctionnent parfaitement au théâtre mais moins dans le cadre d’une grande émission populaire en plein air. Nous privilégions donc des œuvres capables de toucher immédiatement un large public, avec une place importante accordée aux répertoires italien et français.

Cela n’empêche pas quelques incursions vers le répertoire russe ou allemand, même si par exemple Mozart s’avère difficile d’accès pour ce type de manifestation. L’essentiel est de trouver le juste équilibre entre découverte, exigence artistique et plaisir immédiat de l’écoute.

Mozart, difficile d’accès ?

Un extrait de Don Giovanni, même interprété par Ruggiero Raimondi, a été accueilli avec respect mais sans enthousiasme particulier. En revanche, lorsque Ruggero a chanté avec Marie-Nicole Lemieux un duo de L’Italienne à Alger, le succès a été immédiat. Le public adore ces moments de complicité entre artistes.

C’est d’ailleurs un autre des principes de l’émission : multiplier les duos, trios et ensembles, qui créent une dynamique particulière. Cette année, par exemple, nous proposerons le quatuor de Rigoletto, réunissant une artiste déjà très reconnue comme Marina Viotti et de jeunes chanteurs encore peu connus du grand public, comme Emy Gazeilles.

Ce mélange d’artistes confirmés et de talents émergents fonctionne toujours très bien. On le retrouvera également dans le duo de L’Élixir d’amour avec Maria Battistelli, déjà très appréciée en Italie, et Jérôme Boutillier, que je considère comme l’un des grands barytons de sa génération.

Nous tenons aussi à offrir une véritable visibilité à de nouveaux artistes. Cette année, par exemple, Anne-Lise Polchlopek fera ses débuts à la télévision. C’est une mezzo-soprano remarquable,  je regrette qu’elle ne soit pas encore davantage connue.

J’essaie aussi, de temps à autre, de proposer des pages plus audacieuses. Prenons l’exemple du quintette de Carmen. Les grands airs comme la Habanera ou l’Air du toréador sont immédiatement identifiables et remportent toujours l’adhésion du public. Le quintette, lui, est plus original, plus complexe dans son écriture et dans ses sonorités. C’est également un véritable défi à monter, d’autant que toute l’émission se prépare en seulement quelques jours de répétitions. Cette année, nous le présenterons avec Marina Viotti, Maria Battistelli, Anne-Lise Polchlopek, Florian Sempey et Vincent Guérin Je suis particulièrement heureux de pouvoir réunir une telle distribution.

Au fond, les airs solistes sont souvent les éléments les plus simples à programmer. Ce qui me passionne davantage, ce sont les rencontres entre artistes, ces combinaisons inédites qui créent des moments uniques et donnent à la soirée sa véritable personnalité.

Je reviens sur les attentes du public. Sur quels éléments vous fondez‑vous pour affirmer que Mozart rencontre moins de succès que Rossini ?

Nous disposons des audiences minute par minute. Pour une grande émission en direct, c’est indispensable. Nous connaissons dès le lendemain matin l’audience moyenne et la part de marché. Aujourd’hui, nous réunissons environ 1,6 million de téléspectateurs, avec une part d’audience comprise entre 6,5 % et 8 %, ce qui est très satisfaisant pour un programme de cette nature.

D’autant que nous devons relever un défi particulier : tenir trois heures d’antenne en direct, de 21 heures à minuit. Plus une émission est longue, plus il est difficile de conserver son public, ne serait-ce que parce qu’une partie des téléspectateurs finit par aller se coucher. Il faut donc construire la soirée avec beaucoup de soin.

C’est là qu’intervient tout le travail de l’équipe de production. Émilie Bontemps, notre productrice artistique, suit notamment de très près les mouvements d’audience et peut ajuster le conducteur jusqu’au dernier moment. Si une grande émission se termine sur une autre chaîne, il faut être prêt à accueillir les téléspectateurs qui zappent à ce moment-là, en leur proposant immédiatement une séquence forte. C’est un travail extrêmement précis, presque de l’orfèvrerie.

Le rapport du public à la musique classique a-t-il changé en quinze ans ?

Oui, incontestablement. On le perçoit notamment dans la manière d’écouter. Il y a quelques années encore, je pouvais programmer sans difficulté des pages plus développées, comme « La Vergine degli Angeli » de La forza del destino, que j’adorais faire chanter à Patricia Ciofi. Aujourd’hui, c’est devenu plus compliqué. On sent que l’attention se relâche davantage dès que le tempo ralentit ou que la musique demande une écoute plus contemplative.

Il y a sans doute aussi une moindre familiarité avec le répertoire. Certains airs sont immédiatement reconnus et applaudis dès leur annonce ; pour d’autres, le public attend de les découvrir avant de réagir. Cela ne signifie pas qu’il les apprécie moins, mais les repères ont changé.

En revanche, contrairement à une idée souvent répétée, je ne suis pas certain que l’âge du public ait beaucoup évolué. Depuis quarante ans que je fréquente les salles d’opéra, j’entends dire qu’il faut rajeunir le public. Or les spectateurs ont toujours eu globalement entre cinquante et quatre-vingts ans. Ce ne sont simplement plus les mêmes personnes. L’opéra reste lié à des habitudes culturelles, à une certaine disponibilité et, bien souvent, à des moyens financiers.

Bien sûr, la télévision permet d’élargir l’audience et des animateurs comme Cyril Féraud apportent une image plus jeune. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : ce n’est pas parce qu’une personnalité dispose d’une forte communauté sur les réseaux sociaux que celle-ci se passionnera soudainement pour l’opéra.

Le changement le plus profond me semble plutôt lié à notre rapport au temps. Nous vivons à l’ère du zapping, du scrolling permanent, de l’immédiateté. Cela influence forcément la télévision. Aujourd’hui, il est plus difficile de programmer de très longs airs ou des scènes qui prennent le temps de s’installer. Le temps télévisuel s’est raccourci, qu’on le regrette ou non, et il faut composer avec cette réalité sans renoncer pour autant à l’exigence artistique.

Alain Duault © Francesca Mantovani (Editions Gallimard)

Comment voyez-vous l’avenir de la diffusion de la musique classique à la télévision ?

Je ne suis pas particulièrement optimiste. Lorsque je repense à mes trente-cinq années à France Télévisions, je constate qu’il existait autrefois des émissions hebdomadaires, auxquelles s’ajoutaient des rendez-vous mensuels et des soirées événementielles. Aujourd’hui, il ne reste plus que quelques émissions annuelles.

Ce n’est pas une question de personnes. Lorsque nos émissions ont disparu, elles n’ont pas été remplacées. Plus largement, il n’existe quasiment plus d’émissions musicales sur les grandes chaînes généralistes. Bien sûr, il y a des diffuseurs spécialisés comme Mezzo, mais il s’agit d’une chaîne payante qui propose essentiellement des retransmissions. C’est précieux pour les amateurs, mais cela ne suffit pas à conquérir de nouveaux publics.

Je crois davantage à des formats comme les documentaires, les portraits d’artistes ou les programmes de médiation culturelle. De ce point de vue, Arte continue de jouer un rôle important. Les retransmissions de concerts existent encore ponctuellement, mais elles sont devenues exceptionnelles.

Cela dit, je ne vois pas forcément d’un mauvais œil l’existence de médias plus spécialisés. Toutes les formes de culture n’ont pas vocation à toucher tout le monde. Il est sain qu’il existe des goûts, des sensibilités et des publics différents. Un monde où chacun écouterait la même musique me semblerait profondément triste.

C’est aussi pour cette raison que nous avons toujours accepté d’ouvrir ponctuellement nos émissions à d’autres univers musicaux. Non pour diluer l’identité lyrique du programme, mais parce que les cultures dialoguent et s’enrichissent mutuellement. L’opéra est aujourd’hui une forme artistique minoritaire ; cela ne lui retire rien de sa valeur. Au contraire, la diversité des expressions culturelles constitue à mes yeux une richesse qu’il faut préserver.

Au cours de ces quinze années, quelle rencontre artistique vous a le plus marqué ?

La première rencontre qui me vient spontanément est celle avec Ruggero Raimondi, devenu un véritable ami et le parrain de ma fille. C’est une rencontre à la fois artistique et humaine très forte.

J’ai également eu une relation très profonde avec Béatrice Uria-Monzon. C’était bien plus qu’une collaboration : une véritable complicité, presque fraternelle. Elle m’appelait souvent pour travailler un rôle, pour affiner une partition, et nous avons construit ensemble un spectacle autour de Maria Callas, écrit pour elle et avec elle.

Ces rencontres naissent souvent d’une admiration initiale qui se transforme en lien humain. Parfois, il arrive que l’admiration artistique ne trouve pas son prolongement dans la relation personnelle.

Elisabeth Schwarzkopf était une personnalité d’une immense autorité artistique, d’une exigence presque intimidante, et dont j’avais une très grande admiration pour l’art du chant et le travail du texte. J’ai eu l’occasion de la rencontrer lors d’un dîner. J’étais très impressionné, bien sûr, mais aussi très curieux de cette figure que j’avais longtemps considérée comme une référence absolue. La conversation a été marquante, mais elle a aussi confirmé ce que j’avais pressenti : une distance importante entre l’admiration que l’on peut avoir pour l’artiste et la relation humaine réelle que l’on peut établir. Cela n’enlève rien à son importance artistique, qui reste considérable à mes yeux, mais cette rencontre n’a pas débouché sur une proximité personnelle.

Après quinze ans à la tête de Musique en fête, qu’est-ce qui continue de nourrir votre enthousiasme et votre envie de poursuivre l’aventure ?

Je vous l’ai dit, je suis un peu boulimique : je n’ai jamais envie de m’arrêter. On peut m’arrêter, mais ce ne sera jamais moi qui déciderai de le faire. Et cette dynamique vient de la passion qui m’anime et des rencontres avec des chanteurs et des chanteuses.

Chaque année, j’ai la chance de faire découvrir certains artistes au public. Quand j’ai entendu Anne-Lise Polchlopek, je me suis dit immédiatement qu’elle méritait d’être présentée au grand public. Elle, sera pour beaucoup une véritable découverte. Elle a quelque chose de singulier, une présence vocale et humaine qui m’a immédiatement frappé.

Il y a parfois un « effet Marina Viotti » : des artistes que l’on accompagne un temps, puis qui n’ont plus besoin de vous — ou plutôt l’inverse. Marina, aujourd’hui, est une artiste installée, et c’est moi qui suis heureux de la retrouver. Pour les quinze ans, je lui ai demandé de venir : elle a accepté sans hésiter, avec beaucoup de fidélité.

Je fais ainsi énormément d’auditions, notamment chez mon ami Antoine Palloc, avec qui je partage une véritable complicité artistique et affective. Il reçoit beaucoup de chanteurs, et il m’arrive de passer des après-midis entiers à les écouter. C’est souvent dans ces moments-là que naissent de belles découvertes. Il m’a par exemple fait rencontrer Kaarin Cecilia Phelps, que j’aurais aimé programmer cette année mais qui est retenue à Hambourg. Je l’inviterai probablement dans une prochaine édition.

Année après année, mon moteur reste le même : écouter, repérer, transmettre, et donner leur chance à des artistes qui, demain, trouveront leur place.

 

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