Vive le son du canon ?

Andrea Chénier - Tours

Par Christophe Rizoud | ven 24 Mai 2019 | Imprimer

S’il est un opéra pour ténor, c’est Andrea Chénier, autant que Werther, plus qu’Otello. Le poète révolutionnaire ne se contente pas de donner son nom à l’ouvrage ; il l’accapare d’une présence fougueuse que tempère une tristesse sourde, comme si l’héroïsme de ses quatre airs – un par acte – ne servait qu’à dissimuler une forme de désespérance. La Révolution dévore ses enfants ; les idéaux se brisent contre la barbarie humaine. Faut-il chanter la Carmagnole à plein poumons, sans davantage d’intentions ?

C’est dire, selon nous, combien il est regrettable de réduire le chef d’œuvre de Giordano à une séance de musculation pour chanteurs lirico-spinto, terme utilisé à l’opéra dès qu’il s’agit de qualifier des voix au médium hypertrophié, capables de supporter la charge orchestrale et la tension de l’écriture. Telle est pourtant l’approche privilégiée par Renzo Zulian, ténor italien invité par l’Opéra de Tours à porter sur des épaules larges et solides cette nouvelle production d’Andrea Chénier. Du muscle et de la testostérone avec ce que cela signifie de puissance mais aussi, dans le bras de fer engagé avec la partition, d’écarts de justesse, de hoquets et d’absence de nuances. Cette caricature de chant vériste entraîne une surenchère de volume préjudiciable à l’émotion. Benjamin Pionnier se fait capitaine d’un bateau ivre de sons. Lancé à plein régime dans une course aux décibels, l’orchestre oblige les chanteurs à hausser la voix, s’ils le peuvent. Que demande le peuple ? Du bruit à en en croire les clameurs enthousiastes dans la salle et des applaudissements répétés au tomber de rideau.


© Sandra Daveau

Le chœur s’épanouit davantage dans le fracas du canon que dans les danses de salon. Béatrice Uria-Monzon essaie d’alléger les premières mesures de « La mamma morta » puis capitule. Maddalena, au contraire de Gioconda à Bruxelles en début d’année, offre peu d’occasions à la tragédienne de sculpter le mot et à la comédienne de vamper la scène. Marco Caria se montre dans une forme vocale éblouissante. Gérard, au contraire de Chénier, peut se passer de second degré. D’une voix longue, liée et justement timbrée, ni trop sombre, ni trop claire, le baryton se fraye sans encombre un passage au premier rang. Des multiples personnages secondaires se détache Marc Scoffoni, d’une probité exemplaire dans le rôle de Roucher. Motivé sans doute par des raisons économiques, le choix de confier Madelon à la même interprète que la Comtesse de Coigny (Christine Tocci) induit une inutile confusion.

La mise en scène est sinon d’une lisibilité réconfortante. Andrea Chénier ne se prête pas à la transposition, tout au mieux à la stylisation. Pier Francesco Maestrini préfère à juste titre privilégier le mouvement. Les tableaux s’enchaînent sans accroc, y compris les plus délicats à représenter lorsque le peuple envahit le salon de la Comtesse ou que la foule se presse dans le tribunal. Les décors de Nicola Boni et les costumes de Luca dall’Api collent au livret jusqu’à la couleur bleue du sofa dans le salon des Coigny. Quelques allusions à des peintures célèbres – Marat par David, notamment – évitent cependant une approche trop littérale. Les représentations suivantes (les 26 et 28 mai) devraient aider à tempérer l’ardeur musicale et Nice offrira à cette production une deuxième chance dans les saisons à venir. Elle le mérite. 

 

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