Pour conclure sa saison, l’Opéra de Marseille propose une reprise de Rigoletto, dans la production de Charles Roubaud, créée en juin 2019, avec une distribution presque entièrement renouvelée dont la qualité première, au-delà des performances individuelles, est l’homogénéité. Aucun point faible dans cette équipe, chaque artiste, jusque dans les plus petits rôles, assume parfaitement sa partie. Ainsi Ana Escudero est un page au timbre frais et clair qui ne passe pas inaperçu, Laurence Janot et Jean-Marie Delpace, seuls rescapés des représentations de 2019, campent un couple Ceprano tout à fait idoine, elle minaudant auprès du Duc, lui contenant sa jalousie. En Giovanna, Marie Lenormand cache sa duplicité derrière une apparente discrétion. Alfred Bironien et Gilen Coicoechea, grands habitués des lieux, possèdent des voix sonores et suffisamment de métier pour incarner avec conviction Borsa et Marullo, ces deux courtisans machiavéliques et envieux. Maurel Endong est doté d’un timbre rocailleux aux graves profonds. Son Monterone ne manque pas de noblesse jusque dans sa malédiction aux accents menaçants et poignants à la fois. Patrick Bolleire est un Sparafucile inquiétant et froid, au registre grave solide. Maddalena trouve en Deniz Uzun une interprète à la sensualité exacerbée, sa voix homogène au timbre cuivré exerce une séduction immédiate, tout comme son costume affriolant, propre à attiser le désir du Duc, ainsi que le montre leur batifolage au début du troisième acte. Duc, dont John Osborn propose un portrait subtil et nuancé. Séducteur plutôt que prédateur au premier acte il paraît sincèrement affecté par la disparition de Gilda au deux, ce qui nous vaut un « Parmi veder le lacrime » émouvant, chanté avec élégance et un impeccable legato. Au dernier acte, il apparaît comme un épicurien incapable de résister au charme de Maddalena, prêt à jouir de l’instant présent. Une interprétation intelligente et raffinée de bout en bout. Sebastian Catana offre lui aussi vision de son personnage en marge des sentiers battus. Son Rigoletto est avant tout un père déchiré. Dès la malédiction de Monterone le bouffon fielleux cède la place à l’homme inquiet pour son enfant. Sa grande scène du deux face aux courtisans est bouleversante, le baryton roumain est doté d’une voix ample et bien projetée qui lui permet d’interpréter un « Cortigiani, vil razza » percutant. A la fin du trois, ses adieux à sa fille sont particulièrement poignants, cette incarnation est chaleureusement applaudie par le public au salut final. Enfin, Ruth Iniesta campe une Gilda de haut vol, bien loin des rossignols mécaniques qui se sont aventurés dans ce rôle. La voix est ronde, le medium fourni, l’aigu brillant. La soprano espagnole maîtrise la grammaire belcantiste, comme en témoignent dans « Caro nome », d’impeccables coloratures, un suraigu assuré et de délicates nuances. Elle convainc tout autant en jeune fille pudique qui vit ses premiers émois amoureux qu’en femme bafouée par un séducteur impénitent. Une grande incarnation.
Les interventions des chœurs, préparés par Florent Mayet, sont parfaitement en situation.
A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille en grande forme, Paolo Arrivabeni, en connaisseur de l’ouvrage qu’il dirige depuis des années, propose une battue mesurée qui lui permet de souligner une infinité de détails subtils qui émaillent la partition. Toujours attentifs aux chanteurs, il accélère le rythme lors des passages dramatiques sans jamais tomber dans l’outrance.

Sur scène, l’élément principal du décor, comme l’avait souligné Maurice Salles en 2019, est une marotte géante à tête de bouffon, couchée sur le sol, dont l’apparence se modifie selon les tableaux. Dans la deuxième scène de l’acte un, elle se couvre de feuillage pour évoquer le jardin de Rigoletto. Les personnages évoluent autour de cette marotte, habilement éclairés par Jacques Rouveyrollis. La direction d’acteurs, sobre pour ne pas dire sommaire, se limite à quelques jeux de scènes stéréotypés, laissant les voix des artistes s’épanouir librement. L’action est située durant les « Années folles » comme en témoignent les magnifiques costumes de Katia Duflot, ceux des femmes notamment.


