Menteur, séducteur, éternel fugitif, Peer Gynt prend ses racines dans la culture nordique. Créé par Henrik Ibsen en 1867, le personnage traverse le monde avant de revenir en Norvège, vieilli et désabusé, auprès de Solveig qui l’a attendu toute sa vie. Dès 1876, Edvard Grieg lui offre une musique de scène si inspirée qu’elle est aujourd’hui indissociable de la pièce.
Plutôt qu’une mise en scène théâtrale classique, l’Opéra National de Lettonie a choisi de confier l’œuvre au chorégraphe slovène Edward Clug. Son adaptation suit chronologiquement le récit d’Ibsen en fusionnant la partition originale de Grieg à d’autres pages orchestrales et chambristes du même compositeur.
Derrière cette production créée in loco en octobre 2016 : le scénographe Marko Japelj, le costumier Leo Kulaš, et à la baguette le chef letton Mārtiņš Ozoliņš. Pour sa reprise au Festival de Riga – voulu comme une vitrine des meilleures productions maison –, c’est Antons Freimans qui endosse le rôle-titre.
Omniprésent sur scène, le danseur porte le spectacle avec une remarquable endurance. Son interprétation évite toute démonstration virtuose : chaque chute, chaque élan, chaque épuisement semblent naître du parcours intérieur du personnage.
La révélation de la soirée pourrait cependant être Raimonds Martinovs dans le rôle du cerf. Les pattes de la bête sont figurées par deux béquilles. Sur le papier, le parti pris peut sembler conceptuel, tant il s’éloigne des codes habituels de la représentation animale. Pourtant, loin d’entraver le mouvement, ce dispositif singulier en renouvelle la force poétique et la portée symbolique.
© Agnese Zeltina
La mise en scène, d’une grande puissance narrative, évite toute surcharge. D’une grotte s’échappe un chemin en forme d’anneau. Les lumières sculptent plus qu’elles n’éclairent. L’espace reste délibérément épuré, ce qui rend d’autant plus saisissantes certaines apparitions : la tribu de trolls que l’on dirait inspirée par la chair mutante du film Substance, ou encore la fille du Roi séduisante côté face, rendue monstrueuse côté pile par le port d’un masque à l’arrière du crâne, les fesses rembourrées dessinant le ventre rond d’une femme enceinte.
La réussite du spectacle tient aussi à la relation étroite entre la scène et la fosse. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Lettonie, Mārtiņš Ozoliņš respire d’une baguette énergique avec les danseurs. L’orchestre impressionne par sa capacité à passer de la transparence chambriste aux grands déferlements symphoniques, notamment dans les épisodes les plus célèbres de la partition.
Une mention particulière revient au piano de Edgard Tomševics dont les interventions discrètes apportent une dimension intime et introspective au parcours de Peer.
Demeure une frustration pour l’amateur d’art lyrique : fidèle à son langage chorégraphique, Edward Clug a réduit la présence de la voix au minimum. Les interventions du chœur, placé dans les loges latérales, se limitent au numéro du roi de la montagne ; la célèbre Chanson de Solveig, qui concentre toute la fidélité et la tendresse du personnage, a été écartée du programme. Cette réserve est la seule face à un spectacle d’une incontestable réussite tant visuelle que musicale.


