Moins immédiatement accrocheur que Giulio Cesare ou Alcina, Radamisto n’en demeure pas moins un grand opéra de Haendel, dont l’écoute révèle progressivement les subtilités. Créé à Londres en avril 1720 pour la première saison de la Royal Academy of Music, il met en scène, en l’an 53, Radamisto, fils du roi de Thrace, et son épouse Zenobia, confrontés à Tiridate, roi d’Arménie, dont la passion obsessionnelle pour la jeune femme déclenche une spirale de violence. Le rôle-titre est créé par la soprano Margherita Durastanti, déjà interprète du personnage principal d’Agrippina à Venise dix ans plus tôt. Quelques mois après la création, Haendel remanie cependant profondément son ouvrage pour l’arrivée à Londres du célèbre castrat Senesino, qui reprend le rôle titulaire, tandis que Durastanti incarne désormais Zenobia et que Tiridate passe de la tessiture de ténor à celle de basse. C’est cette seconde version qui est donnée en concert dans le cadre du Händel-Festspiele de Halle.
Manque de chance : quelques heures avant le lever de rideau, Max Emanuel Cenčić, souffrant, doit déclarer forfait pour le rôle de Radamisto. Faisant preuve d’un remarquable sang-froid, le Festival parvient néanmoins à sauver la représentation en faisant appel non pas à un, mais à trois chanteurs. Il faut saluer l’engagement de ces jeunes artistes, appelés à remplacer au pied levé le contre-ténor, l’un d’eux ayant même révisé sa partie dans un compartiment de la Deutsche Bahn en route vers Halle. À Yongbeom Kwon reviennent les tendres langueurs d’un « Ombra cara » délicatement ciselé, tandis que Jaro Kirchgessner séduit par un chant racé et inventif. Tobias Hechler, pour sa part, signe une entrée remarquée au troisième acte avec un fougueux « Vile, se mi dai vita », où la fureur du personnage s’exprime avec conviction. On ne saurait toutefois prétendre que cette incarnation collective, aussi courageuse qu’efficace, rende pleinement justice à l’un des plus beaux personnages de Haendel : si la représentation est sauvée avec les honneurs, elle pâtit inévitablement de l’absence d’une véritable unité.
D’abord un peu trop rivée à sa partition, la mezzo-soprano Fanny Lustaud gagne progressivement en assurance pour finalement livrer un portrait sensible et convaincant de Zenobia, avec notamment une belle cavatine au début du deuxième acte, soutenue avec finesse par le hautbois solo. En Polinessa, Katrīna Paula Felsberga signe sans doute l’incarnation la plus théâtrale de la soirée : prenant des risques dans les da capo comme dans les cadences, la soprano allie virtuosité et présence dramatique, donnant au personnage une existence pleinement tangible. Le baryton américain Zachary Wilson campe quant à lui un Tiridate solide, très à l’aise dans la vocalise, avec un chant délicat et maîtrisé, mais peut-être un peu trop sage pour rendre pleinement justice à la cruauté du tyran. Dennis Orellana est un Tigrane à la projection royale et au souffle quasi inépuisable, porté par une belle virtuosité, même si l’ensemble est parfois terni par quelques sorties vers l’aigu un peu superflues. Cinquième contre-ténor de la soirée, Kangmin Justin Kim apporte à Fraarte un swing haendélien très naturel et des da capo toujours de bon goût. Tomáš Král donne enfin à Farasmane une autorité calme, qui sert la clarté du personnage sans chercher l’effet.
Le Wrocław Baroque Orchestra s’impose comme un partenaire solide, porté par des instrumentistes valeureux et aux soli assurés (basson, violoncelle, cors). La formation assure une bonne tenue d’ensemble, malgré quelques aigreurs ou acidités ponctuelles. À la direction depuis le deuxième clavecin, Benjamin Bayl propose une lecture claire et précise, qui maintient le drame sans jamais le brusquer. Il manque peut-être un peu de mordant dans les contrastes, mais il faut saluer le chef d’avoir réussi à sauver ce Radamisto.


