Meurtre dans un jardin anglais

Carmen - Glyndebourne

Par Christophe Rizoud | sam 23 Mai 2015 | Imprimer

Sans la Deuxième Guerre mondiale, Carmen aurait été représentée à Glyndebourne dès 1940. John Christie, le fondateur du Festival, n’aimait pas l’opéra français mais Micaëla figurait au répertoire d’Audrey Mildmay, son épouse. La paix des ménages exige parfois des compromis. L’histoire en décida autrement. Il fallut attendre près d’un demi-siècle pour que le chef d’œuvre de Bizet se mette au vert anglais : 1985 d’abord avec Maria Ewing dans le rôle-titre puis 2002 dans une mise en scène de David McVicar, reprise en 2009 et de nouveau à l'affiche cette saison.

Stéphanie d’Oustrac aurait motivé cette reprise que l’on n’en serait pas étonné tant son interprétation de Carmen se suffit à elle-même. A Lille déjà en 2010, sa prise de rôle faisait figure d’événement. La gitane de Bizet, débarrassée d’un folklore de pacotille, s’offrait une nouvelle jeunesse. La production de Glyndebourne renoue au contraire avec une certaine tradition, ne serait-ce que par la fidélité au livret, la multiplication des décors – un par acte – et une débauche de costumes conformes à l’imagerie populaire. Mais le travail sur le mouvement, chorégraphique, évite que le spectacle ne sombre dans la convention et Stéphanie d’Oustrac s’emploie à ragaillardir un propos trop souvent éculé à force d’œillades appuyées. La comédienne, souple comme une liane, revêt avec le naturel qu'on lui connaît l’inévitable panoplie gipsy ; la tragédienne – formée à l’école baroque – trouve exactement le ton qu’il convient de donner à chaque réplique. Clarté de la voix quand trop de mezzo-sopranos imprègnent le rôle d’un empois dramatique, clarté de la diction que le choix de la version originale – alternant dialogues parlés et chantés – rend encore plus indispensable, clarté d’une composition riche en couleurs mais avare de chichis : Carmen est ici ce corps et cet esprit libres dont la liberté, ensorcelante, se présente comme un défi, aux hommes, à la morale, au conformisme. Qu’elle sorte de scène et la tension retombe. Mercédès et Frasquita – Rihab Chaieb et Eliana Pretorian – jouent plus que jamais les utilités. Le charmant grelot de Lucy Crowe ne peut rivaliser avec les accents fauves de la cigarière. Les nattes blondes restent touchantes mais Micaëla pour une fois ne l'emporte pas à l'applaudimètre. En aurait-il été autrement si son français avait été moins approximatif ? Rien n'est moins sûr. Pour preuve, l’ovation réservée à Pavel Cernoch qui audiblement ne comprend pas un mot de ce qu'il dit et de ce qu'il chante. L'uniformité de l’expression, dépourvue d’inflexions et d’intentions, aurait dû mettre la puce à l'oreille d'un public prompt à récompenser les décibels. Aigus étranglés, ligne tendue au bord de la rupture, absence de nuances indiquent que Don José est une erreur dans un parcours jusqu'alors orienté de manière plus approprié vers l’opéra russe et slave. L’annulation de Paulo Szot vaut à David Soar d’être promu Escamillo. L’alternative avait déjà été prise au Welsh National Opera en 2010. La corrida reste pourtant novillada faute d'ampleur vocale. Le jeu de chaises musicales impose l’entrée dans l’arène de Simon Lim, calamiteux Zuniga, insuffisamment préparé sans doute mais qui, au vu de ses nombreuses interventions parlées, aurait dû refuser le rôle. Notre Carmen tricolore aurait donc quelques raisons de se sentir isolée si Christophe Gay et Thierry Félix – Le Dancaïre et Le Remendado – ne venaient à ses côtés rappeler combien l'opéra se doit d'être intelligible.


© Glyndebourne Festival

Flamboyante, la direction de Jakub Hrůša met en valeur les forces de Glyndebourne, qu'il s'agisse du chœur indivisible ou des instruments avec notamment des cuivres étincelants. Carmen, opéra comique ainsi que le laisserait supposer le choix de la version originale ? Pas vraiment si l'on en juge à l'emphase de la lecture orchestrale, contraire au genre, sauf à prendre l'adjectif « comique » au sens propre. Comment interpréter sinon les multiples éclats de rire qui ponctuent la lecture des surtitres comme si en ce soir de première, le public, censément initié, découvrait un des opéras les plus populaires du répertoire. L’humour anglais, peut-être...

 

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