Jusqu’où peut-on adapter un ouvrage sans qu’il perde son identité ? La question se pose pour n’importe quel opéra composé avant, disons, 1840, mais plus crucialement encore pour ceux du XVIIe siècle. Plus spécifiquement encore pour cette délicieuse Calisto (1651), dont on sait qu’elle fut créée dans un théâtre de 400 places, par une troupe majoritairement féminine et une demi-douzaine d’instrumentistes (le continuo et deux violons). Doit-on dès lors en priver le public de nos vastes architectures modernes ? Le « respect » des sources, la philologie, la nostalgie du passé doivent-ils l’emporter sur le désir de faire vivre cette musique ? Non, évidemment. Encore doit-on admettre que les circonstances de la création ont grandement influé sur l’esthétique, les composantes et la tonalité de la partition. Et que l’interpréter dans une salle de semi plein air trois fois plus grande que celle d’origine, avec cinq fois plus de musiciens, risque de porter atteinte à son rythme comme à son esprit.
Passons rapidement sur le problème du diapason (trop bas) et celui de l’instrumentation : les trois précédentes versions discographiques de La Calisto l’ont toutes étoffée – seule la plus modeste, celle de Moretti (Stradivarius, 1988) respectant, à peu près, sa trace écrite. Fallait-il pour autant napper d’un tapis de cordes des pages entières d’arioso (le prologue se voit presque entièrement « orchestré »), empâter davantage les lignes d’inutiles percussions, recourir à des instruments (sacqueboutes, basson, consort de violes) aux couleurs peu italiennes, multiplier les ritournelles, sinfonie et passacailles, au risque d’engourdir l’action ? Pas sûr. On nous objectera que Leppard (Decca, 1972) et Jacobs (HM, 1994) prenaient de semblables libertés, nullement disqualifiantes en elles-mêmes. Du moins le premier avait-il l’excuse d’agir en pionnier et le second bénéficiait-il d’une solide familiarité avec le répertoire vénitien. On n’en dira pas autant de Sébastien Daucé, dont nous avons toujours admiré le travail dans les pages sacrées, surtout françaises, mais dont les affinités avec le théâtre semblent moins évidentes.
Quelques exemples. Daucé reprend à son compte deux initiatives de ses prédécesseurs : celle de confier le rôle de Linfea, écrit pour une jeune soprano, à un ténor travesti, sur le modèle des vieilles nourrices montéverdiennes (Hugues Cuénod en faisait un impayable show) ; et celle de faire chanter Giove en falsetto lorsqu’il est grimé en Diane (Cavalli attribuait ces pages à l’interprète de la déesse). Or, ce qui fonctionnait précédemment tombe ici à plat : le falsetto piteux d’Alex Rosen (par ailleurs Jupiter on ne peut plus viril) se montre incapable de rendre justice à ses duos avec Calisto. Quant au ténor racé de Zachary Wilder, il n’évoque en rien la voix d’une vieille femme, et la vis comica n’étant pas sa qualité première (ses scènes avec le petit satyre sont sinistres), cette transposition perd tout intérêt.
Il y a plus grave : le luxe des moyens employés pousse Daucé à une lecture empesée, peu contrastée, impose une interprétation très legato des airs (« Piante ombrose » ; « Moglie mie ») et aseptise le mouvement théâtral (affrontements mous de Calisto avec Diane et Junon ; étreintes excessivement sucrées de Diane et Endymion). Tout est trop chanté, trop peu joué. Si l’on pouvait reprocher à Jacobs de tirer l’ouvrage vers l’opera buffa, on ne peut que faire à Daucé le grief inverse.
Les chanteurs souffrent peu de ce parti-pris exagérément lyrique : Lauranne Oliva incarne une Calisto ardente, rebelle, au riche médium, à l’italien savoureux ; Paul-Antoine Bénos-Djian, en dépit de quelques ports de voix plaintifs, dote Endymion d’une trouble sensualité ; David Portillo enlève avec panache ses redoutables rôles de contraltino (superbe lamento de Pan) ; Théo Imart campe un Satyre juvénile et piquant ; Anna Bonitatibus, malgré une (très) relative usure, est une impériale Junon ; Giuseppina Bridelli (à l’émission trop pharyngée) une fière Diane et Dominic Sedgwick un Mercure de luxe.
Mais ces splendeurs sonores (non plus que la captation sur le vif) n’empêchent pas qu’au disque on ne s’ennuie un peu : il est probable qu’un DVD aurait mieux servi cette production…
Cet enregistrement est le reflet sonore d'un spectacle mis en scène par Jetske Mijnssen, créé à Aix-en-Provence, puis donné à Rennes, à Nantes, à Paris au TCE et à Caen, avant d'être repris à Luxembourg et Avignon à l'automne 2027 (NDLR)


