Haendel dans un fauteuil

Alice Coote - Handel Arias

Par Laurent Bury | dim 16 Novembre 2014 | Imprimer

Que de chemin écoulé depuis une Alcina allemande qui connut – étonnamment ? – les honneurs du DVD ! On y découvrait une jeune mezzo anglaise, époustouflante en Ruggiero plus garçonnier qu’il n’est permis. Alice Coote arborait alors une crinière frisée, d’un noir de jais. Depuis, la dame s’est voulue blonde aux cheveux lisses. Elle a enchaîné les trouser parts, mais pas seulement, sa prestation dans La Favorite au TCE ayant bien prouvé qu’elle ne chantait pas que des rôles travestis.

Ce disque Haendel vient le confirmer, puisqu’elle y alterne les reines (Zenobia dans Radmisto, Dejanira dans Hercules) et les héros (Ruggero dans Alcina, Sesto dans Giulio Cesare, Ariodante), sans oublier les rôles de femmes explicitement déguisées en hommes (Bradamante dans la susdite Alcina). Surtout, le récital d’Alice Coote vient nous rappeler que l’opera seria ne se réduit à une virtuosité ébouriffante. Des vocalises en cascades, il y en a ici, mais pas seulement.

Handel Arias commence dans la douceur extrême, et l’on a perdu l’habitude d’un récital ainsi composé, la règle étant désormais la douche écossaise et l’alternance systématique d’airs rapides et lents, furieux et apaisés. Trois premières plages empreintes de sérénité, c’est presque un choc ! « Stà nell’Ircana » vient secouer l’auditeur, puis les deux premiers airs de Déjanire nous ramènent au calme, jusqu’à « Where shall I fly ? ». Et le disque de se conclure en alternant plus nettement airs paisibles et morceaux allègres, avec en bouquet final les deux sublimes extraits d’Ariodante, « Scherza infida » et « Dopo notte ».

Chez Alice Coote, on remarque d’abord la couleur assez claire de la voix. On se demande aussi si ce côté paisible n’est pas un peu excessif pour l’air dans lequel Zenobia chante sa douleur. « Stà nell’Ircana » est abordé sans que l’interprète ait derrière elle la fatigue de trois longs actes, mais ne lui manque-t-il pas un peu de cette adrénaline que seule communique la scène, et que le très sage Harry Bicket serait bien en peine de susciter ? Pourtant, l’interprète fait preuve d’une belle expressivité, et surtout d’un naturel constant. On ne sent jamais l’effort, ou du moins jamais cette mise en scène de l’effort conçue pour donner au public l’impression qu’il faut applaudir un exploit physique ; même sans la voir, on se dit qu’Alice Coote ne doit pas accompagner ses notes extrêmes de trémoussements, que ce soit dans le grave, jamais poitriné, ou dans l’aigu, jamais appuyé. La mezzo manifeste une aisance souveraine dans la virtuosité, mais sans rien de démonstratif. Pas m’as-tu-vu pour un sou, Alice Coote opte pour le ton de la confidence, avec une grande pudeur. Les joies et les souffrances se disent sans étalage outrancier ; « Verdi prati » est presque murmuré. Ce qu’on retient de Déjanire, bien que plus que sa fureur, c’est sa tendresse nostalgique : dans « There in myrtle shades reclined » ou « Cease, ruler of the day, to rise », on entend presque une parente de la comtesse Almaviva. Et même dans « Where shall I fly ? », on serait tenté de dire qu’ « on n’est pas à l’opéra » : c’est un drame intime, personnel, qui se joue. En ce sens, ce disque propose Haendel dans un fauteuil, comme Musset écrivait son « théâtre dans un fauteuil » : loin des conventions de la scène, loin de ces effets qu’il faut exagérer pour passer la rampe, Alice Coote nous offre un Haendel très explicitement conçu pour être savouré en privé. Ceux qui ne conçoivent pas l’opera seria sans une bonne dose d’histrionisme iront chercher ailleurs.

 

 

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