Vive la Camarde !

Crispino e la Comare

Par Yvan Beuvard | ven 26 Février 2016 | Imprimer

Les frères Ricci, tous deux compositeurs réputés de l’école napolitaine, écrivirent ensemble quatre ouvrages lyriques, dont Crispino e la comare. Très populaire au XIXe siècle, chanté par les plus grandes voix, diffusé par les compagnies transalpines faisant des tournées internationales, ce dernier opéra bouffe de tradition italienne a pratiquement disparu des répertoires au siècle suivant, malgré deux enregistrements (Marco della Chiesa, RAI, 1974 et Paolo Carignani, San Remo, 1994). C’est fort dommage, car l’ouvrage, écrit dans le droit fil de L’Elisir d’amore et de Don Pasquale, en a les mêmes qualités.

Le nom de Piave, attaché à celui de Verdi, est l’assurance d’un livret efficace. L’histoire n’aurait pas déparé les Foires parisiennes du XVIIIe siècle : Crispino, pauvre savetier pourchassé par son propriétaire qu’il ne peut payer, veut se jeter dans un puits. La Mort, voilée, l’en dissuade et lui promet la fortune à condition de se faire passer pour médecin, dont elle éclairera le diagnostic. Deux d’entre eux, appelés à secourir un maçon tombé d’un toit, Bortolo, le promettent à la mort. Crispino prédit sa guérison, qui intervient rapidement. Devenu riche grâce à sa réputation, il devient insolent et tyrannique à l’endroit de sa femme, Annetta, qui joue à la grande dame. La Comare l’entraîne aux enfers d’où il ne revient qu’après avoir promis d’être raisonnable… Ajoutez un Sicilien propriétaire de la maison de Crispino, riche, avare et libidineux, qui veut épouser sa propre nièce, aimée d’un Comte dont elle est éprise, et vous avez tous les ingrédients pour un aimable divertissement, qui ne peut que bien se terminer.

A l’écoute, on comprend ce qui put séduire les grands interprètes et les publics du XIXe siècle. Riche, soignée et variée à souhait, l’écriture musicale est toujours juste dans son expression dramatique. La partition comporte de beaux numéros propres à faire valoir la virtuosité des chanteurs. C’est là que la lecture qui nous est proposée trouve ses limites. Tous Italiens, ces derniers se produisent pour l’essentiel dans leur pays et maîtrisent évidemment une langue dont la compréhension est essentielle dans ce type d’ouvrage. Hélas, Annetta, rôle central, dépare l’ensemble.

Trois rôles principaux. Familier de Martina Franca, Domenico Colaianni domine la distribution. Il campe un Crispino de qualité, en parfaite adéquation avec le rôle bouffe, sans les excès auquel il pourrait prêter. Voix claire, à la diction exemplaire, sa présence dramatique est toujours convaincante (la chanson du savetier, l’air « Io sono un po’ filosofo », tout le dernier acte.) Par contre n’est pas Adelina Patti qui veut… L’Annetta de Stefania Bonfadelli est très en deçà des attentes. La Violetta de Zeffirelli a pris beaucoup de rides et a renoncé à sa carrière, à juste titre. Le timbre est aigre, l’émission souvent tendue, forcée, le vibrato difficile à supporter dans les aigus. Du début (sa cavatine « Istorie belle e legere ») au finale, la voix n’est plus qu’artifices, enlaidie. Oublions. Romina Boscolo, la Comara, dès la scène du puits, s’affirme comme un beau mezzo, bien timbré, avec des graves profonds, égale dans tous les registres. Ses qualités d’articulation et de projection rares lui font trouver les accents justes. Une très grande voix, que l’on se réjouit de découvrir ici. Le début du dernier acte, dramatique, où La Comare et Crispino dialoguent est peut-être le sommet vocal et orchestral de l’ouvrage. Aucun rôle secondaire ne dépare, ni le Comte de Fabrizio Paesano, ni sa nièce, Lisetta, dont le rôle a été écrit pour une mezzo, chantée ici fort correctement par une jeune soprano, Lucia Conte, ni Fabrizio, campé par Mattia Olivieri. Une mention spéciale pour Mirobolano, Alessandro Spina, qui fait merveille, particulièrement dans le trio des médecins, au 2e acte. La voix est bien timbrée, sonore. Le débit est impeccable et la ligne de chant remarquablement soutenue. Les ensembles, fort nombreux (on retient en particulier le trio des médecins de l’acte 3), se remarquent par leur traitement toujours juste. Les rares récitatifs, accompagnés au piano forte, sont frais et inventifs. Le chœur, très en forme, intervient fréquemment, et sa qualité est indéniable. On n’en écrira pas autant de l’orchestre, attaché au festival, qui fait son travail, sans grâce, avec des cordes quelque peu triviales. Les couleurs sont insuffisantes. S’il le conduit avec souplesse et nervosité, Jader Bignamini, jeune chef dont l’expérience symphonique est attestée, n’a certainement pas pu en obtenir davantage. Par contre sa direction des chanteurs et du chœur s’avère exempte de toute réserve. L’enregistrement public n’évite pas de trop nombreux bruits de scène, liés aux déplacements particulièrement. La prise de son, médiocre, ne sert pas l’ouvrage.

Les notes en italien et en anglais, ne proposent qu’ un simple résumé du livret, hélas. Puisse cet enregistrement convaincre nos directeurs de la pertinence de remonter un tel ouvrage, de grande qualité, avec une Annetta et un orchestre à la hauteur !

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.