Autres temps, autres sons

Il ritorno d'Ulisse in patria

Par Laurent Bury | sam 15 Octobre 2016 | Imprimer

Malgré une première tentative à Londres en 1965, Le Retour d’Ulysse n’avait jamais été intégralement représenté en Grande-Bretagne avant 1972, et c’est à Glyndebourne que cette création eut lieu, avec Benjamin Luxon en Ulysse et la grande Janet Baker en Pénélope, qui revinrent dès l’année suivante. Le coffret aujourd’hui réédité par Sony n’a rien d’un live, mais on y retrouve toute la distribution réunie à Glyndebourne pour la reprise du spectacle en juin 1979.

Encore faut-il s’accorder sur ce qu’on entend par « exécution intégrale », puisque l’emballage du disque précise pudiquement qu’il s’agit d’une « version abrégée ». En fait, sans doute serait-il plus juste de parler d’une adaptation/orchestration due à – who else ?Raymond Leppard qui officiait alors comme le baroqueux en chef, après avoir ressuscité à Glyndebourne L’Ormindo et La Calisto de Cavalli. Si les trois CD sont d’une durée assez comparable à celle de versions plus récentes, ce n’est pas seulement parce que la partition est globalement respectée, mais aussi parce que la lenteur de l’interprétation rattrape le temps gagné grâce à quelques coupures. Le chef a réagencé la partition en trois actes au lieu de cinq, et notamment supprimé un duo Melanto-Eurimaco.

Bien sûr, ce qui frappe immédiatement l’oreille, c’est la sonorité des instruments modernes, auxquels nous nous sommes tout à fait déshabitués dans ce répertoire-là. Le continuo est acceptable, mais dès que l’ensemble de l’orchestre apparaît, c’est toute une esthétique désormais révolue qui s’installe, non sans raideur dans le jeu, non sans pesanteur dans les phrasés. Et en toute honnêteté, l’œuvre paraît assez interminable, surtout durant les deux premiers disques. Harnoncourt avait pourtant gravé sa propre version en 1971, mais tout ce qu’on entend ici est d’un sérieux aux semelles de plomb : les scènes comiques s’efforcent bien de l’être, mais le reste ! Pas la moindre légèreté chez les prétendants ou dans le couple Melanto-Eurimaco.

Ce Monteverdi d’un autre temps impose donc un tout autre son à l’orchestre, mais la remarque vaut aussi pour les voix, et là, la supériorité de notre époque cesse d’être évidente. Certes, l’équipe de 1972-73 n’est plus là (que faisiez-vous alors, Dame Janet ?), mais la nouvelle a d’irrésistibles appas. En 1979, un couple américain s’était substitué au couple britannique initial : Richard Stilwell et Frederica Von Stade, les Pelléas et Mélisande que Paris avait applaudis en 1977 et que Karajan avait enregistrés pour EMI l’année suivante. Jeunes et beaux, Von Stade et Stilwell ne pouvaient que rendre plus « glamoureuse » cette production du moins aimé des trois opéras conservés de Monteverdi. Deux timbres superbes pour le couple mythologique, elle pudique et frémissante, lui plein de mâle vigueur. Deux voix comme on voudrait en entendre plus souvent dans cette musique. Autour d’eux, tous ne planent pas sur les mêmes cimes. Le ténor Patrick Power n’est pas toujours un Télémaque très agréable à entendre et, dans la même tessiture, l’Eumée du vétéran Richard Lewis (65 ans au compteur) s’exprime dans un italien terriblement britannique. La basse Ugo Trama possédait des graves abyssaux et était habitué aux rôles verdiens (Padre Guardiano, Zaccaria…) : s’il est impressionnant dans le rôle du Temps, on s’interroge sur son adéquation au personnage d’Antinoo, où l’on entend surtout son vibrato. Les dames s’en tirent plutôt bien, avec Nucci Condò en Euryclée ou Ann Murray en Minerve. Pour les fans de Frederica Von Stade, l’achat de ce Retour d’Ulysse s’impose, et pour qui s’intéresse à l’évolution de l’interprétation monteverdienne, il présente un intérêt historique, mais les autres pourront passer leur tour.

 

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