Itinéraire d'un géant

Placido Domingo at the Met

Par Jean Michel Pennetier | mar 13 Mai 2014 | Imprimer
 
Au moment où nous écrivons ces lignes, depuis ses débuts in loco en 1966, Placido Domingo aura chanté plus de 660 fois sur la scène du Metropolitan Opera (la comptabilité s’arrête pour l’instant à la saison 2012-2013). Seuls trois autres ténors célèbres dépassent ce record dans l’institution new-yorkaise : Richard Tucker avec 738 apparitions, Enrico Caruso (863) et Giovanni Martinelli (926). Encore ces artistes avaient-ils la chance d’être en résidence au Metropolitan Opera tout ou partie de la saison, tandis que Domingo sillonnait en plus la planète*. On estime ainsi que le ténor espagnol a dépassé à ce jour les 3.500 représentations et plus de 130 rôles : un authentique forçat du chant !
Lorsque Domingo débute au Met pourtant, la scène new-yorkaise n’est pas en manque de ténors dans le répertoire italien : pour n’en citer que quelques uns, James McCraken, Richard Tucker, Carlo Bergonzi, James King et surtout Franco Corelli se partagent l’affiche. Giuseppe di Stefano chante une dernière fois en 1965, mais Alfredo Kraus débute en Duc de Mantoue en 1966 et Luciano Pavarotti en Rodolfo en 1968. Heureuse époque pour les spectateurs, mais concurrence obligée entre tous ces chanteurs. Dans cette une compétition, Domingo n’a pas nécessairement tous les atouts, en particulier, le suraigu reste limité et le contre-ut relève du miracle (mais les notes extrêmes n’étaient pas non plus le point fort de Caruso). Heureusement, le chanteur a d’autres qualités : puissance, engagement scénique, crédibilité physique, timbre ensoleillé et des aigus (jusqu’au si bémol à coup sûr) absolument enthousiasmants. Ces caractéristiques, largement partagées avec Caruso, font de lui un artiste électrisant qui ne tarde pas à conquérir le public. Aujourd’hui, Domingo aborde les rôles de baryton, à la grande indignation des puristes, justement hérissés d’entendre dans ces rôles une voix qui reste celle d’un authentique ténor. Mais ce nouvel emploi fait aussi le bonheur d’un public nombreux, ravi que ces nouveaux territoires viennent offrir quelques années de carrière supplémentaires à un chanteur qui, encore aujourd’hui, peut se révéler exceptionnellement excitant à la scène.
Utilisant les enregistrements sur le vif réalisés par le Met pour les radiodiffusions, le présent coffret offre des prises de son d’excellente qualité où les voix sont particulièrement bien mises en valeur, même pour les plus anciennes captations. La grande majorité des extraits sont inédits en CD, du moins sur le circuit officiel et le choix des œuvres offre un bel éventail des possibilités de ce chanteur puisque ce ne sont pas moins de 38 rôles qui sont proposés dans ces extraits, sur les 48 abordés au Metropolitan.
Le coffret s’ouvre sur un CD entièrement consacré à Giuseppe Verdi. Objectivement, le Duc de Mantoue ou Alfredo restent dans les limites des possibilités du chanteur (la cabalette de Traviata sonne comme celle du Trovatore). En revanche, Domingo est dans sa plénitude interprétative pour l’Alvaro de La Forza del Destino ou le Rodolfo de Luisa Miller. Simone Boccanegra est offert « sous les deux espèces » : le rôle d’Adorno d’abord (la dernière apparition de Domingo dans ce rôle, en 1995) et celui de Simon ensuite (son premier rôle de baryton verdien). Le CD se conclut par un Manrico aussi survolté que transposé, où sa compatriote Montserrat Caballé offre quelques répliques. Signalons au passage l’extrait de Stiffelio, seule véritable rareté au sein d’un programme de « tubes » du répertoire.
Le second disque est assez largement consacré au style vériste, ou assimilé (Puccini n’entrant pas exactement dans cette classification) : dans ce répertoire, l’art de Placido Domingo ne souffre aucune réserve, le meilleur côtoyant … le sublime. Vocalement, Enzo de La Gioconda est un sommet, le chant s’écoulant d’une voix de bronze jusqu’au couronnement du fameux si bémol, somptueux. Dramatiquement, c’est à l’air final de Cavalleria rusticana que va notre préférence, une scène où l’engagement du chanteur finit par vous saisir aux tripes. Comme dans le premier CD, une seule rareté : l’air de l’ours, tiré du Sly de Wolf-Ferrari, un des rares moments immédiatement accessibles d’une partition assez abrupte. Si Bellini n’entre évidemment pas dans le répertoire vériste, l’interprétation de Pollione offerte par Domingo reste assez éloignée des canons du bel canto romantique, conforme en cela aux standards interprétatifs de l’époque.
Le troisième disque marie les répertoires français, russe, allemand … et sino-américain ! En ce qui concerne le premier, on regrettera essentiellement une prononciation généralement plus relâchée qu’au studio, et on signalera pour l’anecdote une étonnante licence dans l’air de Faust, celui-ci étant attaqué dans le ton et transposé à mi-parcours !
Il est regrettable que nous ne disposions pas d’une intégrale vidéo de La Dame de Pique, dans lequel Domingo offrait un Herman halluciné dans la magnifique production d’Elijah Moshinsky, sous la baguette enfiévrée de Vladimir Jurowski et nous devons nous contenter d’un air unique. On se serait en revanche passé sans problème de l’extrait du First Emperor, déjà diffusé en intégral en DVD. Enfin, ce dernier CD se conclut par quelques rôles wagnériens et notamment une exceptionnelle scène finale de Lohengrin, absolument somptueuse.
Au total, ce coffret offre un portrait assez complet de l’art du ténor espagnol, les extraits choisis mettant généralement en valeur les meilleurs côtés du chanteur. Au chapitre des regrets, on pourra rester sur sa faim puisqu’il s’en faut d’une dizaine de rôles pour évoquer la totalité des interprétations de Domingo au Met (il manque notamment le Maurizio d’Adriana Lecouvreur, l’Arrigo d’I Vespri siciliani (Domingo n’a chanté l’ouvrage qu’en italien) ou, de manière plus anecdotique, son Danilo de la Veuve Joyeuse, chanté dans un anglais exotique aux côtés de Frederica von Stade ou encore un curieux Idomeneo qui était loin d’être indigne). Certains extraits ont « un goût de trop peu » comme par exemple celui de Fedora qui, en dépit d’une Mirella Freni un peu amortie, aurait mérité de voir offert intégralement son duo du deuxième acte. En ce qui concerne Simone Boccanegra (donné en 1995 dans la version originale), pourquoi ne pas avoir choisi plutôt le duo intégral Adorno / Amelia avec sa cabalette coupée dans la version révisée ?
L’autre faiblesse de ce coffret, nous ne la devons pas à Domingo mais, en creux, à l’institution new-yorkaise elle-même : en raison de sa frilosité, le Metropolitan sera finalement passé, au fil des décennies, à côté de … 82 autres rôles (en attendant les prochains !), préférant reprendre sans audace ni imagination les éternelles mêmes « scies » du répertoire (à quelques exceptions près, et encore, plutôt sur le tard). C’est sous des cieux plus cléments que Domingo ira offrir des incarnations plus rares : L’Africaine à San Francisco, Le Prophète à Vienne, Il Guarany à Bonn, Le Cid à Washington, La Battaglia di Legnano à Londres, Tamerlano à Madrid, pour ne citer que quelques exemples.
Offert à « prix doux », ce coffret reste néanmoins un « must » pour les admirateurs de Domingo, mais aussi et surtout, un voyage indispensable pour les amateurs qui resteraient encore hermétiques à l’art de ce chanteur.
* A l’issue d’une une après-représentation en matinée au Met, où Domingo signait à tour de bras des autographes malgré les appels empressés de son manager : il était attendu en soirée à Miami, à trois heures de vol de là, mais voulait contenter jusqu’au dernier de ses fans ! Mais un de ses plus célèbres faits d’arme fut le remplacement de Carlo Cossuta en Otello à San Francisco pour la soirée d’ouverture de saison, après un voyage épique en jet privé (voir la vidéo).