Le volet sombre de Humperdinck

Köningskinder

Par Julien Marion | jeu 15 Décembre 2011 | Imprimer
 
Bien qu’ayant composé pas moins de quatorze ouvrages lyriques, le Rhénan Engelbert Humperdinck (1854-1921) est surtout passé à la postérité pour Hänsel et Gretel, géniale adaptation du conte des frères Grimm qui a connu un succès immédiat et durable, au point que chaque enfant allemand a assisté au moins une fois dans sa vie à une représentation de cet ouvrage, donné à travers tout le pays au moment des fêtes de fin d’année*. On sait moins que le compositeur, au nom difficilement prononçable pour les non-germanophones (faites le test, vous verrez) a été assistant de Wagner à Bayreuth pour la création de Parsifal en 1882. On raconte même que le Maître, constatant à l’occasion d’une répétition que la musique était insuffisamment longue pour un changement de décor fit l’insigne honneur de demander à son assistant de composer les mesures manquantes…
 
Crystal Classics nous offre l’occasion de (re)découvrir Königskinder, autre opéra féérique d’Engelbert Humperdinck, créé au MET de New York en 1910. En choisissant de nouveau le registre de l’opéra féérique, et en réutilisant certains des thèmes de Hänsel et Gretel (présence d’une sorcière et de deux jeunes enfants confrontés à une série d’épreuves, intégration subtile d’éléments populaires dans le tissu musical…), Humperdinck cherche à renouer avec le succès de son opus premier. Il va même jusqu’à s’autociter (thème « du balais », à l’acte I). Mais alors que Hänsel et Gretel se termine comme il se doit sur un happy end festif, Königskinder, plus long et plus sombre, connaît une fin tragique : les deux enfants-héros meurent dans la forêt.
 
D’une certaine manière, Königskinder confirme, sur une autre échelle, ce que Hänsel et Gretel laissait déjà largement entrevoir : Humperdinck y affirme une maîtrise prodigieuse de l’orchestration, une inventivité mélodique peu commune, une extraordinaire capacité à créer des climats… A l’évidence, le compositeur sait son Wagner, puisé à la meilleure source. Pour en avoir la preuve, on écoutera par exemple le superbe prélude du III, sombre et désespéré, irrigué de somptueuses modulations, et on restera émerveillé devant tant de science et d’inspiration. Non, définitivement non, Engelbert Humperdinck n’est pas un compositeur mineur. Il a su magnifiquement assimiler l’héritage wagnérien, sans pour autant chercher à dupliquer ou à plagier l’œuvre du Maître. A ce titre, il a toute sa place dans le courant post-wagnérien, aux côtés de Schönberg (à plusieurs reprises, Königskinder évoque assez directement les Gurrelieder, à peu près contemporains), Mahler ou Korngold (difficile de ne pas voir dans le finale du II des échos de La Ville Morte).
 
D’où vient, dès lors, le fait que Königskinder n’ait pas connu, en dépit de ses évidentes qualités, la même postérité que Hänsel et Gretel ? Au choix du sujet, sans doute, plus complexe et lourd, qui semble élever Humperdinck vers des cimes métaphysiques dont il était sans doute peu familier. On cherchera en vain la géniale simplicité de Hänsel et Gretel dans ces pages qui ne sont, par ailleurs, pas exemptes de quelques longueurs.
 
L’interprétation qui nous est proposée par Crystal Classics rend pleinement justice à l’œuvre. Elle s’appuie sur un très bel orchestre, le Deutsches Symphonie-Orchester, magnifiquement dirigé par son chef titulaire, Ingo Metzmacher. La phalange berlinoise, tantôt diaphane, tantôt puissante et massive, rend pleinement justice à la trame orchestrale dense et luxuriante de l’œuvre et le chef excelle dans l’art de varier et d’alterner les climats, servi en cela par une très belle prise de son, idéalement aérée.
 
La distribution frappe d’abord par son caractère pleinement idiomatique, jusque dans les rôles secondaires (assez nombreux). Dans une œuvre comme Königskinder, pur produit de son histoire et de sa géographie, ce détail est tout sauf anecdotique. Au pinacle, on placera sans hésiter le Spielmann de Christian Gerhaher, splendide de timbre et de phrasé, sans doute le seul aujourd’hui, avec Matthias Goerne à pouvoir rendre justice à ce répertoire. Que l’on écoute son arioso « Wohin bist Du gegangen » au III, phrasé sur le souffle, tel un lied, comme seuls les plus grands savent le faire : un régal !
 
En Gänsemagd, Juliane Banse convainc également par son timbre lyrique et son engagement. Si la voix commence à montrer, par moments certains signes de fatigue, elle est capable d’émouvoir, comme dans le superbe et bouleversant arioso « O Vater ! Mutter ! Hier will ich knien » à la fin du I. On est moins transporté, en revanche, par Klaus-Florian Vogt qui fait preuve d’endurance, mais dont le timbre est toujours aussi clairet, avec un bas médium problématique. La voix fait un peu penser, pour tout dire, à celle de Peter Hoffmann, autre gueule d’ange blond, de 30 ans son aîné… La voix en lambeaux de Gabriele Schnaut convient parfaitement au personnage de la sorcière, dont elle livre une incarnation très réussie.
 
On n’oubliera pas de saluer les seconds rôles très convaincants, notamment Andreas Hörl et Stephan Rügamer et on regrettera, pour finir, le découpage un peu sommaire des plages sur les 3 CD qui composent ce coffret.
 
 
* Après avoir été donnée au théâtre du Chatelet en 1997, l’œuvre devrait (enfin !!!) faire son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris au cours d’une prochaine saison. Il était temps.
 
 
 

 

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