Lumière de l'évidence

Sapho

Par Laurent Bury | lun 13 Août 2012 | Imprimer
 
Il y a des disques devant lesquels on ne peut que s’incliner, frappé par l’adéquation évidente des interprètes au rôle qu’on leur confie. En entendant Renée Doria dans Sapho, il va de soi que cet enregistrement ne pourra jamais connaître aucun rival sérieux, sauf miracle à venir dans le domaine du chant français. Qui aujourd’hui serait capable d’être comme elle cette Fanny Legrand que Massenet conçut à l’intention d’Emma Calvé ? Bien sûr, madame Doria n’a jamais été une Carmen, mais peu importe. L’incarnation qu’elle grava en 1978 est proprement stupéfiante de vérité, à croire qu’elle avait elle-même rencontré Hortense Schneider – comme Massenet l’avait suggéré à Calvé – pour prendre auprès d’elle des leçons de vulgarité boulevardière afin de mieux jouer ce rôle. Renée Doria avait à l’époque 57 ans, chose quasi incroyable quand on entend aujourd’hui tant de sopranos qui seraient incapables à 30 ans d’émettre plus proprement le quart des aigus qu’elle lance sur ce disque. Evidemment, le passage des ans n’avait pas laissé la voix intacte, mais tout dépend de ce qu’on cherche dans un opéra : si vous n’envisagez pas Massenet autrement que chanté par Joan Sutherland, cet enregistrement n’est pas pour vous. Ici, l’actrice est admirable, donnant aux mots leur juste poids, convaincante dans toutes les facettes du personnage, dans la câlinerie comme dans l’invective.
Evidemment, à côté d’une aussi brillante étoile, le reste de la distribution risquerait de paraître bien terne. Cependant, Ginès Sirera (père du baryton Gérard Théruel) est un Jean Gaussin de haute volée, même si le livret le cantonne dans le registre du bon garçon un peu passif. Avec cette qualité de sa diction, et la beauté d’un timbre rappelant celui d’Alain Vanzo, un pareil ténor serait aujourd’hui au firmament de l’opéra français, mais il semble hélas qu’il n’ait pas fait carrière très longtemps. Les parents du héros sont fort bien tenus par Adrien Legros et surtout par Gisèle Ory, mezzo émouvante qui assume la pagnolade avant l’heure imposée par Daudet. Avec la cousine Irène, les choses commencent à se gâter : n’y avait-il donc personne d’autre pour l’interpréter qu’une Elya Waisman à l’aigu nasal, tranchant et parfois incertain ? (Il est vraisemblable qu’il s’agisse de la même Elya Weismann qui chante le petit rôle de Blanche dans la Louise enregistrée l’année précédente par Sills et Gedda).
Même problème avec le Caoudal de René Gamboa : pourquoi diable est-on allé chercher ce baryton à la voix grossie et dont l’élocution manque tellement de naturel ? N’aurait-on pu trouver un collègue plus francophone, même d’âge avancé ? Christian Baudéan a tout sauf une grande voix, l’affaire est entendue, mais il dit très correctement ce qu’il à dire. Reste la question de l’orchestre et de la direction de Roger Boutry, qui n’est sans doute pas non plus ce qu’on peut rêver de plus palpitant. Au premier acte, le contraste entre l’orchestre et le petit ensemble censément placé sur scène est tellement accentué par la prise de son que l’auditeur en sursaute presque. Quant à l’absence de livret, vu l’articulation superlative de la plupart des interprètes, on s’en dispense sans peine. Merci à Malibran de rendre à nouveau disponible ce témoignage indispensable. A propos, depuis 1978, a-t-on enregistré en studio, en France, d’autres raretés de Massenet ?
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