Un pur bonheur

Stabat Mater, Salve Regina

Par Claude-Pascal Perna | dim 25 Octobre 2009 | Imprimer
Disons-le d’emblée, cette heure de musique est un pur bonheur : redécouverte de deux œuvres connues, telles que le Stabat Mater ou le Salve Regina, avec, en prime, le premier enregistrement public du Concerto pour violon et orchestre en Si bémol majeur, sur Stradivarius. Le vétéran chef d’orchestre italien - Abbado - signe une énième réussite en anticipant fastueusement le tricentenaire de la naissance à Jesi de Giovanni Battista Draghi, dit Pergolesi en 1710 (ce dernier choisira ce patronyme en hommage au lieu de résidence de ses aiëux : Pergola, dans la région des Marches.) C’est dans cet état d’esprit qu'Archiv Produktion signera deux autres parutions qui scelleront les commémorations de la naissance de Pergolesi, avec le Dixit Dominus et la Messa di San Emidio (toutes deux disponibles au printemps 2010).  Claudio Abbado nous livre une lecture diaphane et solaire, enjouée et vibrante, profondément humaine (les voix) et plus caressante (les cordes), que celle se dégageant traditionnellement d’autres enregistrements du Stabat Mater ou du Salve Regina, notamment celles réalisées sur instruments anciens. L’Orchestra Mozart joue ici la carte d’une extraordinaire finesse instrumentale d’ensemble qui, tout en soutenant habilement les solistes, particulièrement le solo de violon du Concerto en Si bémol majeur, s'unit majestueusement aux voix, dans une parfaite adéquation stylistique.
Le Stabat Mater, œuvre-maîtresse pour soprano et contralto joue un rôle prépondérant dans le legs musical de Pergolesi : elle constitue un point-phare, voire un point ultime dans l’évolution de sa composition : elle demeure fermement associée à la dernière période féconde de sa courte vie. Les voix deviennent ici des instruments à cordes à part entière, dans un équilibre tonal idéal. Nul doute que les incursions de Pergolesi dans l’opéra bouffe (Lo Frate innamorato, La Serva padrona : l’une de ses compositions les plus populaires, Il Flaminio) ou l’opéra semi seria (La Conversazione di San Guglielmo d’Aquitania, Salustia, Il prigionier superbo, Adriano in Siria, Livietta e Traccolo, L’Olimpade) ont instillé en lui un véritable amour de la voix humaine, qu’il utilise délicatement comme un instrument à part entière (à l’instar du Salve Regina.) Ce génie à la santé fragile, fut lui-même chanteur – soprano solo – dans deux églises de son village natal, puis au monastère de San Patrizia de Naples, où il s’établira afin de poursuivre ses études au Conservatoire dei Poveri di Gesù Cristo. Théorie musicale, composition (avec Francesco Durante), violon (avec Leonardo Vinci), orgue, perfectionnement du chant, firent de Pergolesi un musicien accompli: la variété et la richesse de ses compositions suscitèrent l’admiration, non seulement de ses maîtres, mais surtout, du public mélomane et des riches mécènes de Naples, avec lesquels il put entretenir des liens privilégiés. La direction d’orchestre extrêmement précise et rondement menée par Claudio Abbado soutient le chant incandescent du soprano helvétique Rachel Harnisch et du contralto italien Sara Mingardo. La fusion des deux voix n’est pas sans rappeler celle, devenue désormais historique, de Mirella Freni et Teresa Berganza, dans l’enregistrement réalisé par Archiv Produktion, sous la direction d’Ettore Gracis (1). Les timbres diamétralement opposés des deux solistes, l’un lumineux et aérien, l’autre, sombre et chatoyant, se fondent majestueusement, principalement dans les duos Stabat mater dolorosa,  Quis est homo, qui non fleret et surtout, dans l’envoûtant Quando corpus morietus, jusqu’au dénouement de l’Amen final. Aisance de l’émission, contrôle de la ligne, vocalisation aisée, richesse et complémentarité des timbres : cette version fera parler d’elle, car il s’en dégage une réelle expressivité, un pathos saisissant, bien plus présents que dans la plupart des autres enregistrements du Stabat Mater.
Cette première captation publique du Concerto pour violon et orchestre en Si bémol majeur est une captivante découverte à plus d’un titre. L’œuvre, relativement peu exécutée dans la Péninsule italienne, fut parfois couplée avec d’autres compositions pour instruments à cordes (violon ou violoncelle) et orchestre. Egalement, tout comme le Stabat Mater, ce Concerto fut notamment apprécié lors de célébrations musicales organisées par les conservatoires de Naples, à l’instar de celui de San Pietro a Maiella, San Maria di Loreto ou encore, la Pietà dei Turchini ou lors de concerts spirituels organisés en honneur de nobles familles napolitaines.) Le violoniste virtuose et polonais Isidor Lotto (1840-1936) considérera ce Concerto de Pergolesi comme « l’une des compositions les plus heureuses et fouillées pour violon solo » . Dans cet enregistrement, le violoniste italien Giuliano Carmignola rend justice à cette partition, grâce à une maîtrise raffinée de l’instrument. Il est à noter que pour l’occasion, il joue sur le précieux violon Baillot, fabriqué par Stradivarius, en 1732 et mis à la disposition de l’artiste par la Fondazione Cassa di Risparmio de Bologne. Cette brillante exécution est habilement soutenue par l’ensemble de l’Orchestra Mozart, qui, sous la direction de Claudio Abbado, restitue à cette pièce ses lettres de noblesse.
Enfin, le Salve Regina en Ut mineur, autre composition clé dans l’œuvre de Pergolesi est magnifiquement dirigée : l’orchestre puise dans ses cordes un subtil velouté, une sensualité mordorée qui instaure un judicieux équilibre entre l’orchestration et la soliste. Le soprano solo de Julia Kleiter, sans posséder ni la beauté intrinsèque de timbre, ni la rondeur du medium charnu de Rachel Harnish, livre une attachante interprétation. Tout au plus pourrait-on lui reprocher une certaine verdeur dans le haut medium et l’aigu, petites faiblesses totalement pardonnées, tant la chaleur et l’engagement l’emportent, dans un enregistrement qui a été, rappelons-le, réalisé en public. Puissent les futures réalisations discographiques de Claudio Abbado autour de Pergolesi être aussi réussies que celle-ci, car comme l’écrivit le compositeur André-Ernest-M. Grétry : « Pergolesi nacquit et la vérité fut révélée ».
 
Claude-Pascal PERNA
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(1) CD 427 123-2 A-GA, comprenant les 3 Concerti grossi de Domenico Scarlatti, avec les Solistes de l’Orchestre Scarlatti de Naples

 

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