Ah, que j’aime les militaires !

Dragonette et Fleurette - Etretat

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 07 Août 2014 | Imprimer

C’est le neuvième été que se déroule à Étretat un festival Offenbach qui gagne chaque année en notoriété. Animé depuis 2010 par Yves Coudray entouré d’excellents chanteurs et musiciens, il est géré par une sympathique équipe de bénévoles. Ce festival présente sur une semaine des concerts, des conférences, et surtout de petites œuvres lyriques bien injustement oubliées. Joliment ressuscitées, celles-ci nous montrent d’une part ce qui distrayait et faisait rire nos aïeux, et prouvent d’autre part qu’elles ont gardé intactes toutes leurs vertus théâtrales comiques et musicales.

Le thème choisi cette année est celui des militaires, nombreux et fort diversement traités dans le répertoire lyrique en général, et par Offenbach en particulier, de Pépito (1853) à Belle Lurette (1880), en passant par les célébrissimes Grande Duchesse de Gerolstein et Fille du Tambour-Major. Le choix de réunir Dragonette (1857) et Fleurette (1872) est particulièrement judicieux, car ces deux pièces en un acte constituent un condensé de l’art du compositeur, montrant sa facilité à passer de moments comiques à d’autres plus dramatiques, ou même sentimentaux, sans négliger pour autant une créativité musicale débridée. Car il ne s’agit pas « d’œuvrettes » : on y trouve, en ferment ou en résumé, tout l’esprit d’Offenbach, et des moments annonçant une fois de plus Les Contes d’Hoffmann.

Le parti pris de la mise en scène d’Yves Coudray consiste à retrouver l’esprit de l’époque de la création, tout en permettant aux interprètes un jeu plus contemporain. Le résultat est aussi irrésistible que désopilant : la perfection des mouvements, des expressions et des ensembles ainsi que des petits ballets que dansent les personnages entraînent les spectateurs dans la folie hautement maîtrisée d’un rythme d’enfer. Les moyens financiers sont limités ? Qu’à cela ne tiennent, Yves Coudray a créé une scénographie faite de toiles blanches devant lesquelles sont plantés des accessoires, lit de campagne, billot, sièges, table dressée, ou sur lesquelles sont peints les éléments de décors, cheminée, portes et fenêtre. Et pourtant les portes grincent, les verrous claquent, les sonnettes tintent par la grâce de la voix des interprètes, ajoutant encore au délire ambiant. Pas une once de vulgarité dans tout cela, traité en finesse, avec un art consommé de la scène. Autre atout de ces astucieux décors réalisés par Michel Ronvaux, ils mettent en valeur les beaux costumes de ce décorateur de talent, qui mêle avec bonheur reconstitution historique et clin d’œil contemporain. Un régal pour les yeux.

La partie musicale est supervisée par Philippe Hui, qui a réalisé d’astucieuses et agréables réductions orchestrales, et dirige avec autorité un excellent quatuor à vent augmenté d’un piano avec une très jolie intervention de violon. L’ensemble fort bien étudié crée un agréable équilibre entre les voix et l’accompagnement musical. Le rythme est endiablé, et l’esprit offenbachien parfaitement respecté. Comme toujours se mêlent une création originale avec des pastiches soit des grands anciens : dans Dragonette, La Fille du Régiment (1840) avec ses situations, ses rataplans et son « Salut à la France », soit de lui-même dans Fleurette, où les Taratatata rappellent les notes piquées répétées de Fritz dans La Grande Duchesse de Gerolstein.


Pierre Méchanick, Franck Leguérinel et Yves Coudray
© Festival Offenbach d’Etretat / Jean-Marcel Humbert

Tout près des lignes ennemies, Dragonette endosse l’uniforme et se fait passer pour Julien, son frère jumeau, que l’on croit déserteur alors qu’il est allé chercher du renfort. À partir de ce maigre argument, les librettistes on brodé sur les situations militaires en les parsemant de bons mots (« Je vois un nuage de feu, je ferais mieux de prendre un parapluie ») et surtout ont créé des personnages hauts en couleurs dont le metteur en scène a accentué avec raison le côté caricatural. Deux couples improbables se font et se défont au fil de l’action : le sous-officier Lambert en pincerait bien pour Fleurette, tandis que la cantinière Madame Shabraque est écartelée entre le soldat Tytire (qui courtise Fleurette) et l’improbable Julien. La vie militaire est joliment rendue, avec tous ses poncifs, mais deux chanteurs-acteurs concentrent tout particulièrement l’attention : Yves Coudray en Tytire, impayable visage lunaire effaré, faisant penser à un mélange de Sapeur Camember (1890) et de Harry Langdon ; et Pierre Méchanick, spécialiste du comique troupier, campant ici une extraordinaire Madame Shabraque, sorte de matrone à la Dubout sautant sur tout ce qui bouge. Franck Leguérinel apporte plus de mesure dans le rôle de Lambert, et Clémence Olivier est une charmante Dragonette.


Franck Leguérinel, Marc Larcher et Laetitia Volcey
© Festival Offenbach d’Etretat / Jean-Marcel Humbert

Jeune couturière enlevée par le concierge Binet afin de lui faire changer les mesures d’un uniforme de tambour pour une dame espérant devenir la prochaine favorite de Louis XV, Fleurette est un personnage plus affirmé. L’arrivée de son fiancé Jolicœur, fort jaloux trompette de la Garde, rend la situation encore plus confuse. L’œuvre est, au niveau de sa date de composition, proche de Pomme d’Api, avec un peu les mêmes idées, mais transposées dans une situation et une époque très différentes. On y retrouve tout un menu avec soupe au potiron (« J’ai l’estomac dans les talons »), une scène de repas avec le vin qui pétille, et pour le côté militaire un irrésistible Taratatatata et un air du Ramplanplanplanplan. Musicalement, le sommet est atteint avec l’irrésistible trio ou Jolicœur  (excellent Marc Larcher) chante en voix de tête, embrouillant Binet qui ne sait plus qui est qui. Bien que victime des circonstances, Fleurette navigue entre inconscience et volonté délibérée. Laetitia Volcey, vocalement irréprochable, endosse le rôle avec une autorité souriante et un abattage certain. Et Franck Leguérinel crée la silhouette absolument désopilante d’un vieux barbon, dans la plus grande tradition, avec d’irrésistibles poses et expressions et, bien sûr, la voix idéale du rôle.

C’est un régal de voir tous ces excellents interprètes chanter, danser, jouer la comédie avec un entrain aussi communicatif. Ces deux petits bijoux, sertis par des orfèvres en la matière, sont à découvrir absolument : courrez voir leur reprise au Vingtième Théâtre (Paris 20e) les 18, 20 et 21 mars 2015, et au Théâtre Impérial de Compiègne le 28 mai 2015. Autre reprise, la désopilante Île de Tulipatan (Festival d’Etretat 2013) au Vingtième Théâtre les 22 et 26 mars 2015.

 

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