Sous le signe d’Anubis

Aida

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 19 Juin 2014 | Imprimer

La captation vidéo est décidément la chose la plus imprévisible qui soit. Alors que certaines représentations peuvent être dénaturées par le DVD, voici au contraire une Aïda magnifiée par cette belle vidéo du talentueux Andy Sommer : le spectacle a été créé en juin 2013 pour le centenaire du festival et de la première représentation d’Aïda in situ. Signé La Fura dels Baus, il est un peu déroutant  par son foisonnement baignant dans l’irréel. Pourtant, le film qui en découle, aux magnifiques images HD issues d’un grand nombre de caméras, constitue une œuvre personnelle très convaincante. Le choix de faire des oreilles d’Anubis, présentes sous des aspects divers tout au long du spectacle, une espèce de fil conducteur de l’image de la mort qui rôde en attendant ses victimes, est une idée particulièrement judicieuse.

Même si l’on peut s’interroger sur l’idée saugrenue de faire précéder le prélude par les trompettes du triomphe de Radamès, on ne peut que se féliciter de voir la scène muette des fouilles archéologiques passer de quinze minutes à seulement deux. De même, le pénible épisode du gonflage des dunes de sable n’apparaît pas grâce aux gros plans sur les chanteurs, et la construction et la descente inexorable de l’énorme réflecteur solaire qui finit par s’abattre sur les deux héros passent quasiment inaperçus. Paradoxalement, c’est donc parce que le réalisateur a réussi à s’affranchir du « big bazar techno » servant de décor, et à entrer dans l’action en se recentrant sur les personnages, que sa réalisation trouve tout son intérêt. Reste le triomphe de Radamès, apprécié par les spectateurs de manières très diverses.

De la distribution, on retiendra la formidable Amnéris de Giovanna Casolla. A 68 ans, celle qui est aussi une magnifique princesse Turandot constitue une espèce d’exception italienne dans le paysage international des cantatrices formatées à l’américaine. Elle joue ici de tout son art pour nous proposer une Amnéris bien éloignée des habituelles viragos. Elle construit un vrai personnage de femme amoureuse et jalouse, parfois inquiétante, princesse sur le retour qui se voit supplantée par une jeune et jolie étrangère. Dans cette lutte inégale, elle n’a plus alors comme pouvoir que son rang, et quand ses espoirs s’effondrent, elle perd toute superbe. Bien sûr, la voix n’est plus ce qu’elle a été, mais la finesse de jeu compense largement. Il n’est que de voir comment elle susurre avec gourmandise « amore » dans son duo du 2e acte avec Aïda. D’ailleurs, toute la confrontation de ce 2e acte entre les deux femmes rivales en amour est, contrairement à l’habitude, plus émouvante que violente, et Amnéris esquisse même un geste de tendresse envers Aïda, geste d’ailleurs vite réprimé. Un moment de très grand théâtre.

De son côté, Hui He donne certainement là sa meilleure interprétation de toutes les Aïda qu’elle a enregistrées. Son jeu scénique s’affine avec le temps, sa voix perd ses accents métalliques et sa musicalité se développe, bref, sans bruit et sans publicité tapageuse, elle est en train de rejoindre les plus grandes. Fabio Sartori offre un Radamès de bon aloi, qu’il réussit à rendre crédible malgré son physique imposant. Autre stature exceptionnelle, l’Amonasro d’Ambrogio Maestri, qui perpétue une certaine tradition. Les autres protagonistes sont globalement excellents, à l’exception du rôle impossible de la grande prêtresse. Le chef Omer Meir Wellber, qui dirige sans partition, est un spectacle à lui seul. Mais, bien que s’agitant avec frénésie, il n’arrive pas vraiment à insuffler à l’orchestre l’énergie que lui-même déploie, et l’ensemble manque parfois un peu de précision et souvent de brio.

On regrette qu’aucun bonus ne vienne étoffer cette intéressante captation : le lien entre Auguste Mariette, créateur du scénario original, les mises en scène historiques et la présente production, offrait pourtant un beau sujet non encore exploité, surtout en cet anniversaire.

 

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