Extinction des phares

Par Sylvain Fort | lun 23 Août 2021 | Imprimer

Yves Bonnefoy, né en 1923, est mort en 2016. Philippe Jaccottet, né en 1925, est mort en février 2021. André Tubeuf, né en 1930, est mort en juillet 2021. Ces trois hommes que quelques années séparent nous quittent presque simultanément, dans leur grand âge. Leur trait commun aura été de mourir, pour ainsi dire, au travail. De Jaccottet, Gallimard a publié céans des inédits assez merveilleux (Dernier livre de Madrigaux et La Clarté Notre-Dame). De Bonnefoy nous sont venus des entretiens inédits recueillis par Stéphane Barsacq (L’Inachevé, Albin Michel, 2021). D’André Tubeuf sont annoncés un livre sur Simone Weil, un autre sur Schubert, un autre sur la musique. Ainsi, leur disparition est aussi un silence qui soudain se fait tant leur parole était restée, jusqu’au bout, vivantes.

Pour les amoureux de musique, cette parole tint un rang particulier car le point commun de ces trois écrivains fut celui de parler de musique comme personne. De le faire non en techniciens, non en savants, mais en poètes. De le faire non dans le langage obscurci des théoriciens, mais avec des mots laissant affleurer un sens de la musique qu’ils décelaient dans le silence de leur admiration. Jaccottet parlant de Schubert ou de Monteverdi, Bonnefoy de Mahler et Mozart, Tubeuf de Schubert ou Wagner ont ceci de commun que leur réception de la musique semble chercher aussitôt le chemin de l’expression, comme si la description de l’expérience musicale, sa communication, étaient la réponse naturelle, indispensable, à l’acte d’écouter. 

Pour les générations puînées, leur rôle fut d’autant plus fondamental dans l’appréhension de la chose musicale que la génération suivant exactement la leur (la génération de l’immédiat après-guerre) s’abîma dans des approches guidées à la fois par des théories herméneutiques nouvelles et par des partis pris idéologiques tranchés. De là des évocations puissantes, Boulez en tête, mais comme opacifiant l’expérience musicale, l’intégrant dans un « dispositif » (comme on disait alors) ayant finalement peu à voir avec la naïveté de l’écoute, et tout avec le désir d’échafauder des systèmes. De là ce paradoxe évoqué pudiquement par le poète et traducteur Marc Petit à propos de Trakl : « Voilà comment il faut lire Trakl, lire les poètes, lire Trakl qui est le plus poète de tous les poètes, celui dont on a honte, que l’on a honte d’aimer à l’âge adulte, comme on écoute Aldo Ciccolini jouant le deuxième concerto de Rachmaninov en se disant, Boulez et les staliniens nous interdisent de dire qu’on aime ça ». 

Jaccottet, Bonnefoy, Tubeuf, ont fait que nous n’avions pas honte, et qu’on osait dire qu’on aimait ça. Quoi ? Hé bien, les madrigaux de la Renaissance, l’opéra, les ritournelles de Schubert, les grandes orgues de Liszt, les romances de Chopin, tout ce que de nouvelles écoles considéraient comme réactionnaire et décadent. Grâce à eux, grâce à ces voix qui nous parlaient de ces musiciens avec leur sensibilité et leur génie, nous avons pu croire que nous n’étions pas complètement dans l’erreur. Nous avons croisé notre sensibilité avec la leur, plus souveraine, plus mûre, et nous nous en sommes bien portés. Que Bonnefoy soit passé doucement du paradigme Mahler au paradigme Mozart eut quelque chose de presque troublant. Que Philippe Sollers après les années Tel Quel décide de prononcer l’éloge de Mozart et de s’enamourer de Cecilia Bartoli eut même quelque chose de drôle et de touchant. 

Au fond, ces voix nous ont sauvés de la déraison et des errances dont, aujourd’hui, il ne reste musicalement, littérairement et intellectuellement rien ou presque rien, et qui ne tiennent que par leur raccroc politique et institutionnel. Chaque génération sans doute a sa mission, qu’elle ne découvre que tardivement lorsqu’un peu de recul historique permet d’apercevoir les reliefs et les aspérités d’une époque. Les trois écrivains disparus se sont admirablement acquittés de cette mission, parce qu’ils ne savaient pas qu’ils devaient la remplir. Fidèles à leur sensibilité et frayant au plus près d’une langue que chacun d’eux harmonisa pour ses propres besoins d’expression, ils se contentèrent de bâtir leur œuvre à l’abri des oukases et des chapelles. Cette génération s’efface. Nous sommes à son égard en grande dette. A nous de l’honorer.

 

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