Enterrement de première classe

Falstaff - Milan

Par Yannick Boussaert | dim 05 Février 2017 | Imprimer

Il a été reproché à Alexander Pereira d’importer à la Scala les recettes de ce qui lui a valu succès et estime à Salzbourg. Recettes… et productions car dès le lendemain d’un Don Carlo italien en cinq actes signé Peter Stein, c’est au tour de Falstaff dans la mise de Damiano Michieletto d’être nouvellement introduite in loco. Deux productions déjà vues à Salzbourg en 2013. Si, pour la première l’intérêt « musicologique » ne fait guère de doute (voir notre recension), on s’interroge sur ce nouveau Falstaff quand la Scala bénéficiait depuis 2013 de la production de Robert Carsen, acclamée en Europe et à New York.

Ne boudons pas trop notre plaisir, la proposition du metteur en scène italien stimule l’imagination et l’intellect toute une soirée. Si l’on entend les réserves de Laurent Bury, surement dues à la captation vidéo, en salle, le spectacle est parfaitement lisible et fluide, servi par une direction d’acteur précise, fine et naturelle. Dans la Casa Verdi, hospice pour artistes retraités, fondé par Verdi lui-même, se joue le drame de la vieillesse d’un John irascible et subissant tant les farces de son esprit que de ses compagnons de fin de vie. Impossible de ne pas faire le parallèle avec le film Quartet (nous en avions parlé ici) sorti cette même année, tant le procédé est similaire. Falstaff feuillette les albums photos de sa gloire scénique passée, se rêve sur scène à nouveau en facétieux chevalier. Il finira enterré vivant sur le canapé du salon commun alors qu’il rêve toute la scène du Parc de Windsor. A l’opposé donc de la vis comica habituelle, Damiano Michieletto nous interroge sur l’autre versant plus noir et morbide de Falstaff. D’une part celui du chef d’œuvre ultime d’un compositeur à la fin de sa vie, et celui d’un homme laid et détesté que la décrépitude rend pathétique d’autre part.


© Teatro alla Scala

Cambio felice sur les planches, mais un peu moins en dessous, où le piquant commentaire et le soutien constant de Daniele Gatti (en 2015) font défaut à Zubin Mehta. Le chef indien dirige élégamment les troupes de la Scala, qui rivalisent de belles sonorités, mais l’ensemble est beaucoup trop monocorde et surtout les tempi sont systématiquement trop lents. Autant dire que dans la scène finale on cherche encore nymphes et dryades qui pizziquètent et stuzziquètent…
Le plateau est pour le moins contrasté et les hommes dament le pion à ces joyeuses commères. Ambrogio Maestri, qu'on ne présente plus en Falstaff, est tout à son affaire. L'écriture et les intentions verdiennes lui tombent si bien dans la voix qu’il peut se concentrer pour donner corps à cette lecture pitoyable du personnage voulue par la mise en scène. Il est bien suivi par Massimo Cavalletti (Ford), frais baryton à la projection idéale. Francesco Demuro gagne en assurance au fil de la soirée, et le chant rayonne enfin au dernier tableau faisant oublier un duo quelque peu aigre avec Nanetta. Pistola et Bardolfo sont bien caractérisés par Gabriele Sagona et Francesco Castoro. Seul Carlo Bosi (Caius), pourtant pilier solide de la « troupe » scaligère, fait défaut : voix aigrie et souvent en mal de justesse. Chez les femmes on retrouve avec émotion Yvonne Naef sous les traits de Quickly. Le chant accuse quelques fatigues que l’aisance scénique compense sans mal. Annalisa Stroppa campe une belle Meg autour d’un mezzo chaud, Giulia Semenzato pétille en Nanetta mais n’en a pas tout à fait tout le fruit. Carmen Giannattasio (Alice) enfin déçoit malgré à un vrai sens de la scène, la faute à des aigus trop bas (souvent) et une projection confidentielle dans les ensembles.

 

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