Haut en couleurs…

Il Barbiere di Siviglia - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | ven 15 Janvier 2016 | Imprimer

Le Concours International de Chant de Clermont est à n’en pas douter un révélateur de vrais talents. On en voudra pour preuve deux lauréats de l’édition 2015, acteurs clefs dans la nouvelle production d’Il Barbiere di Siviglia du Centre Lyrique et de l’Opéra Nomade au théâtre de Clermont-Ferrand. Moralité, il convient de suivre désormais les carrières d’Elsa Dreisig et de Victor Korotych. La Rosina de la première est un bonheur de tendre espièglerie. On fera remarquer que la jolie franco-danoise, qui est une des prétendantes au titre de Révélation Artiste lyrique de l’année aux Victoires de la Musique Classique 2016 n’a pas tout à fait la tessiture de mezzo que requiert le personnage. D’autant que Rossini l’avait écrit pour la voix hors norme et sombre de la Giorgi-Righetti, créatrice du rôle, réputée pour son contralto. Nonobstant, Elsa Dreisig tire très habilement son épingle du jeu en assurant des graves nullement surfaits et des effets bienvenus sur le fil de la voix. Dotée d’une tessiture étendue et d’un beau legato, elle offre des aigus éclatants flirtant sans se faire prier avec le si 4. Elle revendique un médium ferme et rond et des graves joliment colorés dotés d’un solide volume sonore. Autres temps autres mœurs, il paraîtrait aujourd’hui passablement incongru d’entendre la malicieuse Rosina dans un registre aussi typé, incarnant mal l’espièglerie d’une fausse ingénue. Les applaudissements réservés à la fameuse cavatine « Una voce poco fa » le confirment amplement.

Que Korotych s’approprie magistralement Figaro ne fait pas davantage débat. Le baryton ukrainien s’offre le luxe d’un timbre de baryton-basse aux phrasés élégants et surtout la verve et la faconde d’un comédien hors pair. Il rayonne littéralement, aussi bien vocalement que spirituellement dans un « Largo al factotum » qui soulève les ovations. Sa rouerie est d’autant plus jubilatoire qu’il en tire les ficelles bouffes mélodramatiques avec un art consommé de la parodie et de l’ironie douce-amère. Il en fait en filigrane ce double du compositeur, dupe de rien, toujours maître de la situation, et génial manipulateur. Et suprême talent il y parvient certes par des mimiques irrésistibles, des attaques d’une franchise jamais prises en défaut mais surtout par des accents inimitables, un contrôle du souffle et mille nuances qui font le sel de sa voix, y compris dans les passages de haute virtuosité.

La dommageable fadeur du comte Almaviva de Guillaume François n’en accuse par contraste, que davantage les insuffisances. La sérénade « Ecco, ridente in cielo », mais surtout la merveilleuse canzione « Se il mio nome saper voi bramate », vidées ici de toute émotion amoureuse et des fioritures éthérée qui en sont l’âme, ne semblent plus que l’ombre d’elles-mêmes. A défaut d’agilité, de volume et de surface du registre, son ténor ne manque pas de grâce dans le timbre et de ressort comique dans le jeu, comme il en fait montre au second acte, sans parvenir totalement à convaincre.

Leonardo Galeazzi en vieux barbon rassis et sournois doté d’un baryton bien trempé, se tire d’affaire avec beaucoup plus d’à-propos. Son Bartolo, d’une fine sensibilité interprétative, rompt heureusement avec une tradition commedia dell’arte trop appuyée. Le personnage, plus humain, suscite une compassion méritée. Ce qui nous permet d’en découvrir un aspect peu exploité. De même que son compère Basilio, trouve dans la basse à la dynamique exemplaire de Federico Benetti, ce mélange ambigu de vaillance et de rouerie retorse qui lui va comme un gant. Son air de la calomnie est glaçant de cynisme mais avec cette sublime touche équivoque qui nous convaincrait presque qu’il s’agit là d’un mal nécessaire. Benetti  en parfait manipulateur joue du crescendo de ses graves de bronze avec souplesse et virtuosité. Quant au rôle prétendument secondaire de Berta, confiez-le à une Anne Derouard, au soprano superbement articulé et projeté dans l’aigu (« Ma che cosa è questo amore »). Elle en fait une authentique maîtresse femme qui reprend in fine la situation en main ainsi que le suggère fort habilement la mise en scène pleine d’humour et astucieusement décalée de Pierre Thirion-Vallet qui devait composer avec une intrigue où l’absence d’action aurait pu être un lourd handicap. Pourtant l’ironie rossinienne s’y trouve particulièrement mise en valeur et en couleur dans le décor plein de malice et de sous-entendu de Frank Aracil et les costumes de Véronique Henriot. On est bien en Andalousie mais dans une droguerie très fifties, prison électro-ménagère où Rosina, pétillante ingénue en robe vichy et coiffure choucroutée d’époque attend son comte charmant qui viendra la délivrer de la télé XXL où l’enferme son pygmalion de tuteur. Une image de la femme qui n’a pas tant que ça perdu de sa pertinence. Mais ici la caricature est opérante car n’a rien de militant n’en surcharge le propos. La satire reste efficace car légère, parée qu’elle est de la nostalgie kitsch-clinquant d’un décor délicatement suranné. On est avant tout dans la féerie et dans le bonheur rossinien mis avec perspicacité dans une perspective que la farce bouffe bien orchestrée rend intemporelle.

Il fallait toute l’énergie et la précision de la battue d’Amaury du Closel pour conduire les pupitres du Philharmonique de Timisoara vers cette frénésie virtuose et cette rythmique enivrante, seules capables de faire de ce Barbier une ensorcelante pyrotechnie.

Représentations à venir : à Neuilly-sur-Seine les 23 et 24 janvier, à Béziers le 28 janvier, à Albi les 30 et 31 janvier, à Arcachon le 2 février, et à Perpignan les 12 et 13 mars.

 

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