Le triomphe de la beauté, du plaisir et de l’émotion

Il Trionfo del Tempo e del Disinganno - Beaune

Par Yvan Beuvard | mer 04 Août 2021 | Imprimer

En 2007, Emmanuelle Haïm l’enregistrait. Trois ans après, Paul McCreesh l’avait donné, ici même. Si l’ouvrage est donc connu, il est rare au concert, illustré au disque depuis 1988 (Marc Minkowski, qui le refit en 2007, puis par René Jacobs, en 2013), et il faut saluer Beaune pour sa constance à le programmer. L’allégorie s’est effacée de notre culture contemporaine, et les prologues des ouvrages lyriques baroques – parfois omis des recréations – sont souvent considérés comme un exercice obligé, perçus comme superflus. C’est certainement l’une des causes de la diffusion restreinte de cet oratorio si singulier. Rome interdisait l’opéra, mais raffolait de son style, alors nouveau. Haendel écrivit donc un oratorio moral, sans chœur, qui empruntait à la virtuosité vocale comme orchestrale. L’ouvrage l’accompagna toute son existence, auquel il emprunta fréquemment. Il ne cessa de le remanier, deux autres versions suivront, dont celle en anglais (The Triumph of Time and Truth), amplement enrichie, qui fut son ultime oratorio.

Le Plaisir (Piacere) a séduit la Beauté (Bellezza), qui lui a juré fidélité. Cette dernière va progressivement se laisser convaincre par le Temps (Tempo) et par la Désillusion (Disinganno), de renoncer au Plaisir, pour tomber en dévotion au terme de l’ouvrage. Ce soir, la « morale », qui fait triompher la sagesse de l’amour divin est contredite par les extraordinaires interprètes : ce sont le plaisir, la beauté et l’émotion qui triomphent. Cette vaste cantate, ne se prête guère au jeu scénique (malgré Warlikowski à Aix), même si ce soir ses interprètes, vivant pleinement leur rôle, traduisent également leurs sentiments par leur gestuelle. Le livret du cardinal Pamphili (neveu du pape), qui commanda l’ouvrage au jeune Haendel, nous vaut une de ses plus belles collections de récitatifs et d’arias (plus de 20 avec deux duos et deux quatuors), assemblés par une trame continue, animée, sans longueur aucune. Ottavio Dantone, qui dirige du clavecin, se montre le plus fidèle à la pratique du temps (2 flûtes et 2 hautbois, joués par les mêmes musiciens, cordes, orgue, luth et clavecin), 16 musiciens, soit pratiquement deux fois moins que ceux mobilisés par Emmanuelle Haïm. Il en résulte une lisibilité et une complicité sans égales, où les hautbois et les flûtes retrouvent toute leur importance. Les formes concertantes y sont vivaces, non seulement à travers la Sonata (qui annonce les concertos pour orgue), mais aussi dans nombre d’arias, où tel ou tel instrument dialogue avec la voix (Corelli participa à la création). Ce qui distingue l’ouvrage des grandes fresques ultérieures, c’est la fraîcheur d’une invention renouvelée, d’une imagination débordante, toujours intimement liées à l’expression du livret et à la vérité des personnages, fussent-ils allégoriques.

L’ouverture à l’italienne, aux cordes divisées, augure bien du bonheur que l’orchestre nous réserve. La vigueur de l’allegro, les quatre accords arrachés qui introduisent le poignant solo de hautbois de l’adagio, l’opposition du concertino au ripieno du troisième volet, cela suffit à nous conquérir. Attentif à chacun et à tous, au service du chant et de l’expression, Ottavio Dantone dirige en insufflant une vie singulière à chaque intervention, à chaque passage. Les plans sonores, les modelés, les équilibres sont magnifiés par des musiciens inspirés. Son Accademia Bizantina compte parmi les plus beaux fleurons des ensembles baroques.

Enjeu du combat que conduisent le Temps et la Désillusion, la Beauté est le rôle le plus éprouvant, tant par le nombre de ses interventions que par son évolution psychologique. Ana Maria Labin fait de l’allégorie un personnage à part entière, attachant, émouvant. De la vitalité juvénile, de la légèreté du début à l’ascèse finale, quel chemin ! La voix est claire, lumineuse, elle se joue de tous les traits virtuoses, au service d’une expression toujours juste. Chaque intervention appellerait un commentaire. Animé par des hautbois volubiles, son duo complice avec le Plaisir, « Il voler nel fior », traduit bien leur joie de vivre, leur insouciance, les traits sont parfaits, d’une fraîcheur rare. La vigueur de son air guerrier « Una schiera di piaceri » [une armée de plaisirs] marque déjà une autre facette de son caractère. Le « Voglio cangiar », après son adieu à la Beauté, tourmenté, contrasté, est d’une force peu commune. Qu’admirer le plus dans le poco adagio « Riccopino, nel cammino », annonciateur du repentir de la Beauté ? L’écriture, le chant de Ana Maria Labin avec les deux hautbois ? L’air ultime, où la Beauté se repent « Tu del ciel ministro eletto » est une prière lumineuse, sereine, qui nous émeut par son dépouillement, ses ponctuations régulières et son solo de violon.

Habitée par son personnage, le Plaisir, Emmanuelle de Negri réunit toutes les qualités pour en traduire les affects. Le timbre a toujours toutes les séductions attendues, chaleureux, charnu. La voix a gagné encore en ampleur, en longueur, en souplesse comme en légèreté. La douceur des aigus mezza-voce (« Mira quello che dorme », comme la fureur (« Ti giurasti »), le désespoir final « Come nembo che fugge col vento », la palette est la plus riche. Chacun retient son souffle durant l’attendu « Lascia la spina », emprunté à la sarabande du premier opéra de Haendel, Almira (réemployé dans Rinaldo, avec les pleurs d’Almirena « Lascia ch’io pianga »). C’est parfait, y compris la discrète et élégante ornementation du dernier volet. Le silence qui succède traduit l’émotion partagée par le public. Un grand bravo !

Les moralisateurs, n’ont pas cette richesse, même si Haendel leur offre de magnifiques airs. La Désillusion, Delphine Galou, est provocatrice, arrogante, concentrant ses attaques sur la Beauté. La voix est solide, projetée, bien timbrée et la tristesse de son premier air, sombre, sur ostinato, « Se la bellezza perde vaghezza » est remarquablement traduite. Les vocalises figuralistes des « vanni » [ailes] de « Crede l’uom ch’egli riposi », avec les flûtes, puis la véhémence de la brève seconde partie sont une démonstration de son art. Son duo avec le Temps, vantant « les pleurs bienfaisants qui font couler la douleur d’un cœur repenti », accablé par sa basse obstinée, est un autre sommet de l’ouvrage.

« Urne voi », son premier air, l’impose comme celui qui domine, aux graves solides – dignes d’un excellent baryton – avec une expression dramatique, soulignée par les tensions harmoniques, et une projection exemplaires. Le ténor Valerio Contaldo nous réserve, une fois de plus, bien des bonheurs. Outre sa participation à un duo, signalé, et aux deux quatuors, ses quatre airs sont autant de réussites. La posture hiératique de ce Saturne doctoral, impérieux n’exclut pas l’animation. Les récitatifs (le péremptoire « In tre parti divise », par exemple) confirment tous ses talents de conteur et sa force de conviction. « Folle dunque » traduit à merveille la puissance et la mobilité du temps (le trait sur « voli » est exemplaire de conduite). « E ben folle », aux basses perpétuellement agitées peignant l’agitation des flots est admirablement chanté, une belle tempête baroque.

Les deux quatuors sont parmi les plus justes, les plus émouvants qu’ait écrits Haendel. Chacun y est toujours caractérisé, et l’expression collective en est magistrale. Il faut (re)découvrir Il Trionfo del Tempo , chef-d’œuvre rare, où sont réunies toutes les facettes du baroque, la jeunesse en plus. L’approche inspirée des musiciens réunis sous la conduite d'Ottavio Dantone mérite d’être gravée, tant elle en renouvelle les vertus : vérité, sincérité et excellence. Familier des concerts retransmis en direct (*), le public a retenu ses applaudissements pour la fin de chaque partie. Les ovations sont incessantes, pleinement méritées pour une équipe exemplaire par ses talents et son engagement.

 

(*) on s’étonne qu’aucune prise de son n’ait été réalisée pour un tel événement.

 

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