Catherine Hunold, Ortrud de platine 2015

Lohengrin - Rennes

Par Laurent Bury | lun 02 Février 2015 | Imprimer

Fidèle lecteur de Forum Opéra, tu sais que le site décerne chaque année deux prix, l’Arabella de platine et l’Ortrud de cristal. Eh bien, cette année, il faudra y ajouter une « Ortrud de platine », créée spécifiquement pour Catherine Hunold, qui vient d’apporter une nouvelle preuve de son immense talent. Mais avant de développer ce point, il convient d’abord d’élucider le mystère de ce Lohengrin rennais, qui parvient à susciter l’enthousiasme malgré une carence centrale qui devrait être rédhibitoire.

C’est en effet par le couple central que pêche cette série de représentations, les premières à Rennes depuis 1896. Si une héroïne au timbre très clair peut aller dans le sens d’une femme-enfant égarée dans l’univers hostile des adultes, Kirsten Chambers donne l’impression d’une Lakmé qui voudrait jouer les Valkyries. Et bien entendu, si une Ännchen du Freischutz tentait de chanter Brünnhilde, le résultat fonctionnerait peut-être dans les passages piano, mais les aigus forte tourneraient vite au hululement. C’est un peu le cas ici, et l’on voit mal comment cette soprano américaine pourrait un jour acquérir l’ampleur nécessaire à interpréter les rôles dramatiques qu’elle a décidé d’aborder depuis peu. Avec le Lohengrin de Christian Voigt, le problème est presque du même ordre : lorsque l’on entend les toutes premières répliques, chantées dos à la salle, de cet ex-Nadir qui wagnérise depuis quelques années, on redoute franchement le pire. La suite de la soirée ne dément qu’en partie cette crainte, car une émission bizarroïde permet au ténor allemand d’alterner le bon et le beaucoup moins bon. Si l’on peut trop souvent lui reprocher attaques douteuses, nasalités, aigus étranglés et notes engorgées, certains passages s’avèrent au contraire tout à fait maîtrisés, avec notamment de très belles premières phrases pour « In fernem Land », probablement aidées par la nuance piano, dans son cas aussi.

Après cela, comment ce Lohengrin peut-il encore tenir la route ? t’étonneras-tu, lecteur. C’est simple : grâce à tout le reste, qui est de très haute volée. Dirigeant une partition allégée par Wagner lui-même à destination du théâtre de Cobourg, par ailleurs coproducteur du présent spectacle, le chef bavarois Rudolph Piehlmayer confère à l’Orchestre symphonique de Bretagne une belle limpidité, qui fait rapidement oublier quelques incertitudes des cordes au premier acte. Et quel bonheur d’entendre cette musique dans un théâtre à l’italienne, aux dimensions humaines, où le spectateur baigne dès les premières mesures de l’ouverture dans un son chaud et enveloppant ! Deuxième motif de satisfaction : la qualité stupéfiante du Chœur de l’Opéra de Rennes, désormais composé de chanteurs professionnels (on entend régulièrement le ténor Flavien Maleval ou le baryton Alain Herriau, par exemple, interpréter des petits rôles sur les scènes de région). Et dans une œuvre où le chœur est si présent, on est frappé par la cohérence et la pure beauté sonore de la formation rennaise. Cerise sur le gâteau, ces choristes-là n’apparaissent pas comme une masse indifférenciée entrant et sortant en bloc, mais au contraire comme une somme d’individualités auxquelles la mise en scène prête un jeu théâtral d’une efficacité qui laisse pantois.

Il est temps de parler du spectacle de Carlos Wagner, créé en février 2014 à Cobourg, riche en images fortes et en tableaux composés et éclairés avec un grand sens esthétique. Dans le décor unique d’une sorte de QG du renseignement militaire durant la Deuxième Guerre mondiale, il réussit l’exploit d’associer lisibilité de l’action et touches d’un humour d’autant plus appréciable qu’il ne relève pas de l’iconoclasme gratuit. Qui l’aurait cru, sourire à certains instants de Lohengrin ne contrarie en rien l’émotion et le drame. On peut ainsi s’amuser d’un roi Henri pusillanime et nerveux, incarné avec d’indéniables dons d’acteur par la basse américaine Gregory Frank. Le héraut très en voix de Nikolaï Efremov devient ici un petit fonctionnaire qui montre l’heure à son supérieur hiérarchique lorsque les procédures s’éternisent à son goût. Entendu à Toulon en janvier 2012, le Telramund d’Anton Keremidtchiev n’appelle que des éloges, scéniquement et vocalement dans son personnage d’homme sincère manipulé par une diablesse. Et l’on garde le meilleur pour la fin : l’incroyable métamorphose de Catherine Hunold. Pour avoir beaucoup vu cette artiste immobilisée par des versions de concert, comment aurait-on pu lui imaginer qu’elle était capable de se mouvoir sur les planches avec cette aisance souveraine et cette souplesse féline ? Dans sa robe noire de vamp-Cruella, cette Ortrud passe en un clin d’œil de la fausse humilité à la gentillesse fielleuse, des imprécations maléfiques au deuil éploré. Quant à la voix, il faut se pincer pour croire que l’on a parfois pu la juger peu sonore dans le grave ! Impressionnante de volume dans l’aigu, Catherine Hunold révèle ici des réserves insoupçonnées dans tout le bas médium, comme si l’ensemble de son timbre s’était transformé pour l’occasion. Ortrud de platine 2015, donc, pour cette interprète d’exception.

Ce spectacle poursuit son chemin à Rouen en mai prochain, mais seul Telramund sera du voyage, le reste de la distribution étant intégralement renouvelé.

 

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