Dernière et première

Lucia di Lammermoor - Ratisbonne

Par Thierry Verger | jeu 25 Juillet 2019 | Imprimer

Ambiance festive sur la Bismarckplatz de Ratisbonne et ce n’est pas uniquement la fontaine transformée en pataugeoire pour cause de canicule qui attire le chaland mais ce sont aussi les deux écrans géants installés devant l’entrée du théâtre qui ont fait venir en nombre les lyricomanes. Pour la troisième année en effet, la dernière représentation de la saison du Regensburger Theater est transformée en opération « Tous à l’opéra », ou plutôt « Silent opera » : on confie trois heures durant aux nombreux amateurs des casques haute-fidélité permettant de suivre en toute tranquillité, isolés des bruits de la ville et tout en dégustant une mousse bien fraîche et bienvenue, les malheurs de Mademoiselle Ashton. Belle initiative qui séduit un public jeune et souvent peu au fait des codes du monde de l’opéra.

La dernière représentation de la saison donc mais la première pour Anna Pisareva dans le rôle de Lucia. Cette jeune Biélorusse fait partie depuis 2012 de l’ensemble de l’opéra de Regensburg dont nous avions pu apprécier les mérites la veille. Depuis, elle prend sagement les rôles les uns après les autres (Gilda, Fiordiligi, Carmen) et a reçu récemment le Bayerischen Kunstförderpreis dans la catégorie « spectacle vivant ». Bien évidemment, cette prise de rôle est une étape importante pour elle, un risque contre lequel il est difficile de s’assurer. On imagine facilement ce que peut représenter pour une jeune cantatrice une telle aventure. S’approcher pour la première fois de ce rôle, c’est comme sauter dans le vide en espérant que le parachute s’ouvre, c’est ne pas reculer d’effroi devant l’air d’entrée vertigineux, c’est ne pas avoir le moindre droit à l’erreur, c’est avoir forcément en tête ou dans l’oreille les plus belles Lucia qui nous hantent tous et qu’il faut pourtant oublier, c’est savoir qu’il sera attendu que l’on joue aussi bien que l’on chante, c’est savoir enfin que jusqu’à l’ultime seconde du III, les chausse-trapes vont se multiplier, se succéder, sans répit ni seconde chance.

Elle avait peut-être tout cela en tête, Anna Pisareva, en tout cas nous l’avions en tête pour elle. Son entrée (« Regnava in silenzio ») est modeste mais assurée. Les premières pirouettes du « Quando rapito in estasi » se passent plutôt bien même si la voix, ici et là, blanchit ou se crispe. Les médiums sont généreux, les piani sûrs mais les montées en puissance trop brusques encore. Le duo avec Enrico du II la voit prendre cette assurance que nous attendions avant l’ultime épreuve.  L'ultime épreuve c'est cette scène de la folie, où plus que jamais on guette et la voix et le jeu. Ce qu’ont de mieux à faire aujourd’hui les impétrantes du rôle, c’est d’ignorer tout ce qu’elles auront pu voir et entendre (est-ce seulement possible ?) pour être sur scène, vivre cette folie et oublier tout le reste. Nous avons tous à l'esprit des titulaires admirables qui, chacune à sa façon, a été une Lucia unique. De ce point de vue, nous aurons beaucoup apprécié la proposition de Mlle Pisareva en ce qu’elle a eu de personnel. C’est bien ce que l’on demande : proposer une lecture, une version, une vision à laquelle on adhèrera ou pas, mais qui vaudra incarnation. Dès son apparition dans sa scène de la folie, traînant derrière elle sur un drap mortuaire le cadavre rouge de sang d’Arturo, Anna Pisareva croule et disparaît sous le rôle. Elle n’est plus que seule sur scène, elle ignore Alisa, elle ignore Enrico, elle nous ignore tous, elle ne peut plus s’arrêter et il faut le pistolet de Normanno (Brent Damkier) pour la faire taire, comme le bouclier des soldats de Hérode pour mettre un terme à la folie de Salomé. Elle nous a mis sous le choc et le charme. Musicalement, il y a encore quelques retouches à apporter, une technique à parfaire pour entrer plus vite dans le rôle, pour nuancer l’expression, mais le matériau brut est beau et ne demande qu’à être poli. Anna Pisareva devait étrenner ce rôle en septembre prochain, elle a en quelque sorte devancer l'appel au hasard d'une défection ; on aimera l’entendre lorsqu’elle aura réglé ces petits détails.

Il faut dire que la tâche ne lui a pas été rendue particulièrement facile par l’orchestre. La prestation, ce soir-là, du Philharmonisches Orchester Regensburg n’a pas du tout été à la hauteur et n’a pas contribué à challenger Anna Pisareva comme il l’aurait fallu : il faut donc vivement regretter par exemple que jamais ou quasiment jamais la flûte n’ait suivi correctement Lucia dans la scène de la folie (que cela doit être perturbant !), que les cors ainsi que les violoncelles, comme la veille, ont eu des problèmes chroniques de justesse, que surtout l’équilibre de l’orchestre n’a été que rarement respecté (au prologue, on a l’impression que dans le quatuor les premiers violons ont disparu) ; si on ajoute à cela que les chœurs pourtant sans partie compliquée auront multiplié les décalages, on se dira pour ne pas être excessivement sévère que les vacances sont les bienvenues pour Tom Woods et les siens…

Nous devons la proposition scénique, sans réelle surprise, à Brigitte Fassbaender qui situe l’action avec crédibilité au début du 20ème siècle dans une société patriarcale où la femme n’a pas son mot à dire ; la lutte pour l’émancipation –notamment sexuelle- de la femme a toujours été un combat de Brigitte Fassbaender ;  elle l’illustre ici avec nettement plus de mesure que Katie Mitchell par exemple. C’est un vrai plaisir de retrouver à l’affiche le nom de celle qui fut une mezzo (puis alto en fin de carrière) de grande classe (Carmen, Brangäne, ou encore la comtesse Geschwitz). Elle est aussi un exemple de reconversion réussie ; on lui doit plus de 70 mises en scène à Vienne, Bregenz, Francfort et bien sûr Munich où elle débuta à 21 ans et dont elle fut pendant de très nombreuses années membre de la troupe. En lien avec le chef, elle choisit, c'est assez rare et c'est sans doute dommage l'une des versions de l’œuvre qui s’achève avec la mort de Lucia, mort donc très violente dans cette proposition – sans la scène du suicide d’Edgardo.

Le plateau masculin est correct sans plus. Si Yingia Gong (Edgardo) s’efforce de n’éviter aucune difficulté (on aurait toutefois aimé entendre sa version de la scène finale, coupée nous l’avons dit), il n’y parvient pas sans efforts réels qui l’obligent à se concentrer sur sa partition plus que sur son jeu. Tout au contraire, Daniel Capkovic campe un Enrico convaincant dans le jeu, assuré dans son chant, quitte à passer sous silence quelques difficultés de sa partie. Le reste de la distribution est d'assez belle tenue tant dans la conduite du chant (le Raimondo de Jongmin Yoon) que dans la crédibilité du jeu (Angelo Pollak campant Arturo).

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.