Olga Pudova et Franco Fagioli détrônent Lucio Silla

Lucio Silla - Boulogne-Billancourt

Par Yannick Boussaert | jeu 24 Juin 2021 | Imprimer

Dans l’acoustique remarquable de l’auditorium boisé Patrick Devedjian, Laurence Equilbey réuni de nouveau les cinq chanteurs chevronnés auxquels elle faisait déjà appel en 2016 pour rendre justice à Lucio Silla rarement donné sur nos rives séquanes. Opéra seria que Mozart compose âgé de 16 ans pour la scène milanaise, l’œuvre, alors portée par le castrat Rauzzini, n’a pas toutes les séductions d’un Mitridate même si elle réserve plusieurs arie de choix à ses trois protagonistes principaux : Giunia, Cecilio et Lucio. Aussi, à tout prendre la mise en espace de Rita Cosentino, elle aussi de 2016, accompagne les solistes dans l’exposition successive de leur affect. Cinq paravents mobiles permettent de créer des espaces scéniques clos ou ouverts, chambres et antichambres, tombeau ou sénat romain. On s’agace un peu de ces mots aussi grandiloquents que creux écrits à la craie, raturés et réarrangés sur les faces de ces paravents. Ces palimpsestes permanents n’apportent rien, ni à l’avancée de l’action, ni à la conduite du chant et encore moins à l’attention du spectateur. En revanche, l’équipe technique met à profit la qualité des installations de la Seine musicale et propose des éclairages intelligents – le rouge vif pour l’empereur, le bleu froid pour Giunia – qui agissent comme autant de Leitmotive pour souligner les lignes fortes de l'œuvre.


© Marie Guilloux
 

Le plateau vocal est de haut vol et il semble avoir progressé depuis les menus reproches que lui faisait notre confrère. Si l’on reprochera à Chiara Skerath une certaine monotonie dans l’émission, on rendra les armes devant la conduite toute mozartienne du chant. Dommage que ce Cinna, éminence grise de cette intrigue de cours, sonne un rien falot malgré les moyens et le timbre égal de la soprano suisse. Ilse Eerens monte en puissance toute la soirée. Il faut dire que le premier air léger que Mozart a réservé à Celia est une tarte à la crème où il n’y aurait que du glaçage au sucre. Mais ses deux interventions suivantes, tout en maintenant cette respiration légère dans le seria, lui donnent une autre dimension dramatique et l’on se régale de la clarté du timbre et de la précision des staccati de la soprano belge. Alessandro Liberatore (Silla) peut se prévaloir d’un volume tout impérial et d’un beau mordant dans les attaques de phrases. Las, il est parfois fâché avec le rythme, traîne dans les fins de phrase et propose assez peu de variations. Il dresse donc le portrait convaincant d’un dictateur d’un seul bloc, mais sans en fendre l'armure et donner à entendre les lignes de fractures qui conduiront au lieto final. A l'inverse, Franco Fagioli délivre une performance époustouflante en Cecilio. Trois airs où il fait preuve d’une versatilité sans faille passant de la tristesse à la fureur, un duo amoureux où son timbre se fond dans celui de sa partenaire et un terzetto conclusif sont autant de pages où l’ambitus prodigieux, la virtuosité jouissive, la science des nuances du contre-ténor s'épanouissent avec naturel. L’amant, le justicier et le tribun affleurent au détour d’un phrasé, d’une demi-teinte cependant que ses variations finissent d’emporter la salle : le grand frisson ! Olga Pudova s’avère la compagne parfaite pour répondre à tant de talent. Le phrasé et le souffle, au diapason de l’interprétation elle aussi versatile, donnent des leçons d’interprétation mozartienne. Le timbre chaud de la soprano ukrainienne ne se dépare jamais même dans les vocalises les plus périlleuses – et le rôle en est truffé – qu’elle vient coiffer d’aigus lumineux.

Le jeune Chœur de Paris brille par la beauté intrinsèque de ses pupitres mais pèche par manque de mordant dans les marches triomphales. L’Insula Orchestra réalise un quasi sans faute tout au long de la soirée. Laurence Equilbey trouve dans les contrastes entre les pupitres et un équilibre judicieux entre chant et contrepoint le ressort dramatique de la soirée. S’il lui faut quelques airs pour se mettre en route, la représentation finit par prendre un rythme de course folle. Quatre numéros ont été retirés à la partition : Aufidio et son seul air disparaissent sans trop de conséquence mais Celia, Cecilio et Giunia en concèdent aussi un. Dommage avec de tels interprètes surtout qu’un enregistrement pour Warner Classics-Erato (sortie en mars 2022) est promis dans le programme de salle.

 

 

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