De l'ancien et du moderne

Madrigaux Livre V - Paris (Cité de la Musique)

Par Thomas Niel | lun 19 Octobre 2020 | Imprimer

Atmosphère étrange que ce début de concert, mercredi 14 octobre à 20h30, pour le cinquième épisode de l’intégrale des madrigaux de Gesualdo par les Arts Florissants. Les chanteurs entrent sur la scène de la Cité de la Musique. L’accueil est chaleureux. « Bonsoir et très bienvenu » déclare Paul Agnew ; « quel bonheur de vous voir ici !», il est vivement applaudi. Puis il se demande : Gesualdo, en voulant imiter les temps antiques, est-il bien moderne, comme l’avait déclaré Stravinsky ? Nous aurions pu nous la poser à nous-même cette question. L’inquiétude est vive et l’attente grande. Mais, même espacés, les chanteurs sont là et bien là, sur scène, et le public dans la salle les écoute.

Difficile d’affirmer que ce public est là pour se divertir – pas plus que les annonces présidentielles, la mélancolie des compendieux poèmes mis en musique par Gesualdo dans son Livre V ne saurait l’y inviter. « Ah ! L’étrange sort que de vivre sans vie et de mourir sans mort ».

Et pourtant dans cette musique, quelles couleurs, quels déchirements, quelle lumière ! Il faut dire que les deux derniers livres du compositeur italien sont réputés pour être les plus audacieux harmoniquement et rythmiquement. Non qu’il révolutionne la musique de son temps, à la différence de Monteverdi, Gesualdo l’élève et l’épuise et touche ses limites ; par exemple dans les frottements harmoniques audacieux de « Mercè », grido piangendo, exprimant un « je meurs » aussi douloureux que libérateur ; ou dans l’acidité des larmes dans Asciugate i begli occhi.

Les chanteurs produisent un son lisse, parfaitement équilibré, d’une expressivité retenue, et d’une finition redoutable. Les élancements de Correte, amanti, a prova sont aussi justes que les plaintes lasses et sépulcrales de S’io non miro, non moro. Il est simplement regrettable que chaque note ne s’éteigne, non dans le silence mais dans ce bruit permanent d’une machinerie de salle.

Qu’importe, l’interprétation sobre invite presque le public au recueillement. Il goûte chaque note, chaque syllabe qui lui est donné comme une précieuse dévotion, d’un souffle parfois murmuré, volant entre la vie et la mort. A la différence du concert consacré au Livre IV, aucun élément de contextualisation musicale au moyen d’œuvres d’autres artistes n’est proposé. Seule la polyphonie contrapuntique de Gesualdo résonne, après tout, bien suffisante à elle-même.

Les sopranos ont chacune leur caractère, Miriam Allan avec son timbre velouté et Hannah Morrison au son éclatant. Le baryton-basse Edward Grint porte une réelle finesse, comme le ténor Sean Clayton une grâce éclairante, proposant une interprétation particulièrement raffinée. 

Voilà plus de quarante ans que les Arts Florissants chantent, et ce soir ils ont chanté encore, comme si de rien n’était, comme si rien ne sera. Sur les visages à travers les caméras (spectacle disponible en replay), les sourires des chanteurs à la fin du concert en disent néanmoins et sans doute beaucoup plus.

« Que ce Je t’aime, ô ma vie, soit ma vie ». Le public rentre sur cette dernière prière, elle aussi échappe à l’histoire. Qui aurait-pu croire que Gesualdo serait aussi consolateur de nos jours ? Comme un écho de son saint oncle, visitant les malades de la peste à Milan en 1576…

Rendez-vous pour le VIe et dernier livre des Madrigaux du prince de Venosa.  Il est 21h50, demain nous devrons rentrer… il y a 50 minutes.

 

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