Hymne à la concentration

Mahler : 3e Symphonie - Paris

Par Alexandre Jamar | sam 15 Septembre 2018 | Imprimer

« Le fait que je l’appelle Symphonie ne signifie pas grand-chose, car elle n’a rien de commun avec la forme habituelle. Le terme symphonie veut dire pour moi : construire un monde avec tous les moyens techniques existants. » C’est en ces mots que Mahler décrit le travail autour de sa 3e Symphonie, œuvre à part à bien des titres dans la production du compositeur. Tout d’abord, c’est la longueur de cet édifice qui frappe l’auditeur : avec près de deux heures pour les baguettes les plus lentes, elle dépasse de loin le reste de la production symphonique du compositeur. Découpée en six mouvement, faisant coexister menuet et scherzo, alternant mouvements instrumentaux et vocaux, elle est un véritable pied de nez à la tradition symphonique classique. Mahler se sert en effet à merveille de « tous les moyens techniques existants » pour créer une œuvre-monde, dont la source se situe à la fois dans la religion et la métaphysique, dans les forêts autrichiennes ou encore dans la musique populaire.

Pour servir un tel monument, la Philharmonie de Paris avait réussi à capter la tournée internationale du Boston Symphony Orchestra, emmené par son directeur musical Andris Nelsons. Alternant ce programme mahlérien et un dyptique Bernstein / Chostakovich, cette tournée semble s’inscrire dans un hommage à la naissance de « Lenny », dont la relation avec l’orchestre dura près de cinquante ans.


© Marco Borggreve

Dès les premières mesures, l’orchestre impose par la clarté du son et la brillance des timbres, Andris Nelsons menant l’introduction d’une main ferme. Pourtant passée cette ouverture toute en noblesse, une sorte de routine semble s’installer entre le chef et les instrumentistes. Celui-ci n’est pas exempt de musicalité, puisque les solos de trombone et de trompette sont admirables, mais il faut attendre une bonne dizaine de minutes  pour que le premier grand tutti réveille l’étincelle de génie du chef d’orchestre. Celui-ci s’amuse alors à souligner le piquant de l’orchestre mahlérien, fait de canards humoristiques et de « Naturlaute », rappelant la Bohème d’enfance du compositeur. Le deuxième mouvement, « Ce que me content les fleurs des champs », permet à Andris Nelsons de faire étalage de toute sa technique, le montrant aussi à l’aise dans la pompe du mouvement précédent que dans la dentelle de ce charmant menuet. Il en va de même pour un scherzo, mené avec autant de richesse d’idées dans le dialogue entre le coucou et le rossignol, que de grâce et de retenue dans les (fort belles) interventions solistes du cor de postillon.

Pour cette tournée, l’orchestre s’est offert la présence de Susan Graham, mezzo mahlérienne s’il en est. A bientôt soixante ans, on constate que la voix est toujours aussi saine, le lied « O Mensch » de cette symphonie ne laissant pas passer la moindre imperfection vocale. Malgré les quelques graves qui lui font défaut, l’excellente musicienne qu’est Susan Graham tire son épingle du jeu en chargeant chaque mot d’une tension expressive impressionnante. A cette concentration répond celle du chef, qui articule chaque note de ce mouvement comme s’il s’agissait d’un évènement hors du commun. Enfin, le magnifique solo de la konzertmeisterin Tamara Smirnova complète ce quatrième mouvement en suspens entre deux mondes. 

A la voix de la mezzo se joignent celle du chœur de femmes et de la maîtrise de Radio France, dans l’étonnante cantate profane du cinquième mouvement. Préparées respectivement par Johannes Prinz et Victor Jacob, les deux phalanges brillent à la fois par la justesse de l’intonation et par leur capacité d’adaptation à la battue du chef letton. On savoure ainsi de véritables triple-pianos, à l’image de ce dernier « Bimm », qui résonne longtemps dans les vignobles de la Philharmonie.

L’hymne à l’amour que constitue le dernier mouvement se transforme au fur et à mesure en hymne à la concentration. La section des cordes, jusqu’ici relativement discrète, s’expose sous son meilleur jour, avec une tension qui se construit sans discontinuer jusqu’à la rayonnante entrée des cuivres. Nelsons l’enthousiaste conduit ce grand crescendo avec une maîtrise des équilibres remarquable, qui n’empêche aucunement un lyrisme débonnaire, indispensable pour restituer pleinement l’esprit féérique qui habite chacune des symphonies de Mahler.

 

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