La carrière de Maria-José Siri prend un tournant décisif avec ses débuts dans Aida en 2003, rôle qu’elle n’a cessé de faire évoluer depuis sur les principales scènes lyriques. Ses débuts européens en 2008 avec Leonora (Il trovatore) la mènent rapidement à La Scala, où elle triomphe en Aida puis ouvre la saison 2016 avec Madama Butterfly. Présente sur les principales scènes lyrique internationales, elle s’illustre aussi en Tosca, Manon Lescaut, Amelia et Desdemona.
Vous vous apprêtez à chanter votre 200e Aida. Comment percevez-vous son évolution au fil de votre carrière ?
Lorsque je repense à ma première Aida, en 2003, je revois une jeune soprano abordant son troisième rôle d’opéra avec toute l’insouciance et l’enthousiasme de la jeunesse. À cette époque, j’abordais le personnage avec spontanéité, peut-être aussi avec une certaine naïveté.
Puis, au fil des représentations, Aida s’est révélée à moi dans toute sa complexité. Ce qui a le plus accompagné mon évolution, tant artistique que personnelle, c’est la découverte progressive des contradictions qui font toute la richesse de cette héroïne : la fierté intacte d’une princesse éthiopienne dissimulée sous l’apparente humilité de l’esclave ; la douleur d’aimer l’ennemi de son peuple ; l’humiliation enfin de devoir s’incliner devant une rivale qui appartient pourtant au même rang qu’elle. C’est précisément dans ces tensions et ces contrastes que réside, à mes yeux, la force unique du personnage.
Le défi, sur lequel j’ai beaucoup travaillé, consiste à faire percevoir ce tumulte intérieur à travers la retenue et la dignité qu’impose sa condition de captive. C’est tout le paradoxe d’Aida : exprimer des passions déchirantes sans jamais perdre sa maîtrise d’elle-même.
Cette exploration du personnage est le fruit d’un long travail de réflexion et de recherche qui, aujourd’hui encore, se poursuit. Aida reste pour moi un rôle inépuisable, qui continue de révéler de nouvelles profondeurs à chaque rencontre.
Après toutes ces années, avez-vous encore un rituel avant d’entrer en scène ?
Je ne téléphone pas, je ne mange que ce que j’ai préparé avant d’aller au théâtre et je bois beaucoup d’eau le matin. Je fais aussi du yoga et des étirements.
Parmi les nombreuses productions d’Aida auxquelles vous avez participé, y en a-t-il une que vous n’avez jamais oubliée ?
Il y a une production qui reste gravée dans ma mémoire, tant l’exotisme du lieu est saisissant : j’ai eu la chance de chanter Aida devant les pyramides de Gizeh. Je n’aurais jamais imaginé vivre une expérience aussi incroyable dans le pays même où se déroule l’opéra ; je me souviens encore de la vue sur le Nil depuis la fenêtre de l’hôtel ! Ce sont des émotions qui demeurent à jamais dans le cœur et la mémoire.
Vous avez connu l’évolution des mises en scène d’Aida, notamment l’abandon progressif du blackface. Quel regard portez-vous sur ce changement ?
Au théâtre, la notion de politiquement correct évolue constamment avec les époques et les sensibilités. Aujourd’hui, les mises en scène contemporaines ont largement rendu inutile le recours au maquillage noir dans Aida, ce qui ne me pose aucun problème.
Pour autant, lorsque l’intention est de restituer de manière traditionnelle l’univers imaginé par Verdi, je ne considère pas cette pratique comme relevant du « blackface » au sens historique du terme. Il ne s’agit ni de caricature ni de dérision, mais d’un choix de représentation scénique. C’est un débat complexe, qui touche à la fois à l’histoire, à la culture et à l’évolution des regards. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, on pourrait d’ailleurs s’interroger de la même manière sur d’autres conventions théâtrales, comme le maquillage utilisé pour incarner Madama Butterfly.
Je crois que lorsque le chant, le jeu scénique et l’interprétation atteignent un véritable niveau d’excellence, ils finissent par reléguer au second plan le maquillage, les costumes et tous les artifices de la représentation. L’artiste parvient alors à transcender son apparence pour atteindre l’essence même du personnage. D’une certaine manière, celui-ci se retrouve « mis à nu », révélé dans toute sa vérité humaine et émotionnelle.
Maria José Siri (Aida à Palerme en 2008) © DR
Aida continue-t-elle à vous révéler de nouvelles facettes de votre propre voix ?
Aida exige au minimum une voix de soprano lyrique. Dans mon cas, le temps a apporté davantage de densité et de puissance à l’instrument, ce qui constitue un atout dans les grands élans dramatiques du rôle. Mais il est tout aussi essentiel de préserver la fraîcheur, la souplesse et la lumière nécessaires aux passages plus intimes, notamment dans les duos avec Radamès, où les aigus doivent conserver toute leur douceur et leur délicatesse.
Quelles rencontres ou quelles productions ont été déterminantes dans votre parcours international ?
Sans aucun doute, les artistes que l’on considère aujourd’hui comme de véritables maîtres. Je pense d’abord à Daniel Barenboim, avec qui j’ai fait mes débuts dans le rôle d’Aida à la Scala, puis à Zubin Mehta et Riccardo Muti, dont l’exigence et la vision musicale ont profondément marqué mon parcours.
Du côté de la mise en scène, j’ai été particulièrement impressionnée par la méthode de travail de Graham Vick. Plus récemment, l’expérience avec Ferzan Özpetek a également été très marquante (ses films ont reçu le David di Donatello, le Nastro d’argento, etc.). Son regard de cinéaste, nourri par une importante carrière au cinéma, a apporté une originalité et une force narrative particulières à plusieurs scènes, ouvrant de nouvelles perspectives sur l’œuvre.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune soprano qui rêverait de chanter Aida ?
Le premier conseil que je donnerais aux jeunes chanteurs est de respecter leur âge ainsi que le stade de développement de leur voix, et de choisir leur répertoire en conséquence. Je vois trop souvent de jeunes artistes aborder prématurément des rôles particulièrement exigeants, au risque de compromettre leur évolution vocale.
Je leur recommanderais également de se former auprès de grands maîtres, de préférence des artistes qui ont eux-mêmes connu la scène ou qui y sont encore présents. Écouter, observer et apprendre des autres est fondamental. Avant même de chanter l’opéra, il faut en écouter beaucoup, s’imprégner des styles, des traditions et des grandes interprétations.
L’opéra exige bien sûr du talent, mais aussi une immense discipline, de la patience et l’intelligence nécessaire pour faire les bons choix au bon moment.


