Une reine en pleurs

Maria Stuarda - Paris (TCE)

Par Antoine Brunetto | jeu 06 Décembre 2018 | Imprimer

Elle n’aurait pas dû être là. Jusqu’à la veille,  Joyce di Donato était la tête d’affiche de cette Maria Stuarda au Théâtre des Champs Élysées. C’est pourtant elle qui, à la suite de problèmes de santé de la mezzo américaine, se trouve ce jeudi soir, en larmes, sous les bravos enthousiastes du public. Pleurs d’épuisement ? Pleurs de joie ? Peut-être un peu tout cela.

Car Patrizia Ciofi ne triche pas, ne s’économise pas et c’est pour cela que son chant parfois douloureux nous touche autant. Elle qui connaît sa voix sur le bout des doigts, joue de ses limites en termes de chair, de couleurs ou de dynamique. Les graves sont habilement escamotés, les allègements se multiplient, et la technique répond présent (avec de très belles messa di voce). Nulle lumière dans ce soprano feutré, le « O nume » du premier acte n’a rien d’un moment d’abandon. Jusqu’au finale déchirant « Ah! Se un giorno da queste ritorte », on suit les tourments de Maria Stuarda, l’accompagnant dans ses gouffres et ses élans brisés. La Ciofi est une grande reine tragique.

Sa rivale du soir, l’Elisabetta de Carmen Giannattasio, pourrait être sa parfaite antithèse. La voix, plus corsée, saine et sonore, ne manque pas d’autorité, tout en conservant une certaine souplesse. Le duel, un des sommets de l’œuvre, autant par les noms d’oiseaux échangés que pour son acmé dramatique, en fonctionne d’autant mieux. L’incarnation de la souveraine anglaise manque toutefois d’ombres et certaines vulgarités nous ont semblé déplacées chez une personne de son rang.

Le timbre et les nasalités en particulier dans l’aigu forte d’Enea Scala (surtout au début du concert) peuvent rebuter. Le ténor n’en délivre pas moins une performance remarquable : il parvient à cumuler ardeur et un certain style, permettant de faire exister ce personnage pourtant bien peu gâté par le librettiste.

Les clefs de fa sont moins à la fête. Marc Barrard est un Lord Cecil bien grisonnant, ce qui ne va finalement pas si mal à cette odieuse personne. La basse de Nicola Ulivieri a d’autres séductions en Talbot, mais le chanteur peine lorsque l’écriture se fait tendue et manque d’autorité dans la scène de confession.

La direction de Speranza Scapucci séduit par son équilibre et sa grande attention aux chanteurs, au risque parfois de perdre la ligne par excès de rubato. Certains choix de tempo nous ont toutefois paru étranges : la prière de Maria Stuarda prise à vive allure perd de son élévation et de son pouvoir d’émotion. Le tempo n’est cependant pas le seul responsable du ratage de la prière : l’Ensemble Lyrique Champagne-Ardenne, peu homogène et à la justesse parfois incertaine, a également sa part de responsabilité.

L’Orchestre de chambre de Paris ne mériterait que des compliments, notamment avec de belles interventions des vents, ne serait un manque patent de brillant, imputable sans doute, au moins en partie, à l'acoustique de la salle.

 

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