L'habit ne fait pas le diable

Mefistofele - New York

Par Marceau Ferrand | lun 19 Novembre 2018 | Imprimer

Après vingt ans d’absence, l’unique opéra d’Arrigo Boito inscrit au répertoire revient au Metropolitan Opera dans la mise en scène de Robert Carsen. Régulièrement reprise outre-Atlantique depuis sa création en 1988, la production a déjà fait l’objet de deux captations à San Francisco, en 1989 avec Samuel Ramey dans le rôle-titre et en 2013 avec Ildar Adbrazakov. Les tableaux spectaculaires et l’effervescence qui règne sur scène justifient aisément la longévité de cette production.

Carsen surmonte brillamment les difficultés posées par l’argument, véritable succession de tableaux aux rythmes et atmosphères particulièrement distincts et en donne une lecture proche du Doctor Faustus de Christopher Marlowe créé en 1592 : on retrouve toute la dimension burlesque du mythe de Faust, qui mêle le sublime et le grotesque, le bachique et l’apollonien. Ne pas prendre trop au sérieux l’histoire et la considérer comme un divertissement présenté par un Mefistofele plus Maître Loyal que démon s’avère un pari gagnant.


Michael Fabiano (Faust) et Christian Van Horn (Mefistofele) © Karen Almond / Met Opera

Le prologue et l’épilogue montrent un théâtre rococo dans lequel une mystique assemblée vient assister à la représentation. Les mouvements simples des chœurs parviennent à catalyser l’intensité de ces épisodes proches de l’oratorio. Plus tard, Carsen rivalise d’inventivité lors de la procession de Pâques du premier acte qui devient un carnaval de débauche. La dynamique retombe rapidement au deuxième acte, qui tourne à vide malgré la présence d’un disque recouvert de gazon artificiel sur lequel viennent gambader les protagonistes. Au lieu des costumes orientaux des danseurs, on aurait apprécié une allusion au fait que cette Hélène n’est qu’un démon travesti avec qui Faust se vautre dans la luxure.

Récemment récompensé du prix Richard Tucker, le baryton-basse Christian Van Horn a la lourde charge de porter de bout en bout l’opéra. Si la projection est exemplaire, il lui manque une vraie identité de basse, une noirceur du timbre essentielle au rôle. Et malgré sa taille imposante, qui pouvait laisser présager une présence scénique naturelle, l’Américain ne semble jamais trouver sa place dans l’immensité de la scène; il peine à s’affirmer dans son personnage comme en témoigne un « Sono lo spirto che nega » trop sage. Face à lui Michael Fabiano démontre une belle maîtrise dans l’ensemble et campe un Faust viril. Le ténor a toutefois tendance à forcer le trait dans les passages dramatiques, ce qui nuit gravement à un timbre qui manque déjà de séduction, d’où un « Sul passo all’estremo » insuffisamment intériorisé.

Régulièrement engagée par le Met dans des rôles belcantistes, Angela Meade se heurte aux difficultés du rôle de Margherita, court certes, mais qui nécessite une maîtrise technique absolue et une expressivité presque vériste. Son grand air « L’altra Notte in fondo al mare » s’avère décevant du fait d’un vibrato très présent, un timbre gris et des aigus souvent aléatoires. L’émission laisse à désirer, on passe d’un grave inaudible à un aigu stratosphérique. La soprano américaine se rattrape dans un « Spunta l’aurora pallida » aux lignes plus affirmées, et gagne en intensité pour terminer avec une magnifique reprise du « Ave signore » à la fin du troisième acte. Déception aussi pour l’Elena de Jennifer Check. Le peu qu’on entend est poussif et sans style, en dépit du soutien gracieux de la Pantalis de Samantha Hankey.

Prenant la suite de Carlo Rizzi, Joseph Colaneri dirige magistralement l’orchestre du Met. Le chef sait mettre en valeur la dimension épique des grands ensembles mais manque souvent d’urgence dans les récitatifs. Ce sont les chœurs de Donald Palumbo qui portent réellement la représentation à son meilleur niveau et laissent une prestation mémorable d'intensité.

 

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