Orphée et Orasia

Orpheus - Barcelone

Par Jean-Marcel Humbert | mer 03 Novembre 2021 | Imprimer

L’Orphée de Telemann est très lié à la ville de Hambourg, où l’œuvre a été créée en version de concert en 1726. Dix ans plus tard, elle y est à nouveau jouée, cette fois en version scénique, mais sous un nouveau titre : L’Amour assoiffé de vengeance, ou Eurasie, la reine veuve de Thrace (Die rachgieriege Liebe, oder Orasia, verwittwete Königin in Thracien). Ni Orphée ni Eurydice n’apparaissent dans le titre, c’est dire à quel point cette version diffère de tous les autres opéras sur le même thème, du fait de la présence de cette reine amoureuse, jalouse et méchante au point de faire tuer Eurydice. Un rôle en or donc, même si l’ensemble de l’histoire en est quelque peu déséquilibré. Un autre élément, fréquent à Hambourg au XVIIIe siècle, est le mélange d’airs en plusieurs langues, allemand, italien et français, qui a pu contribuer à déstabiliser le spectateur de l’époque. Toujours est-il que l’œuvre tombe rapidement dans l’oubli et n’est redécouverte qu’en 1978 par René Jacobs. Depuis cette date, l’œuvre a été donnée une dizaine de fois dans le monde, en concert ou, plus souvent, en version scénique.

René Jacobs, spécialiste quasi-incontesté du mythe d’Orphée, propose avec le Liceu un cycle sur ce thème intitulé « Paradis : amour et persévérance », composé successivement de trois œuvres majeures, l’Orpheus de Telemann, l’Orfeo ed Euridice de Gluck (saison 2022-23), dont l’enregistrement vient d’être placé en première position par la Tribune des critiques de disques du 31 octobre 2021, et l’Orfeo de Monteverdi (saison 2023-24). On le retrouve ce soir dirigeant avec son allant habituel un orchestre de jeunes musiciens talentueux, dont on apprécie tout particulièrement les magnifiques sonorités et qui se hissent sans mal au niveau de son enregistrement de 1996 que l’on peut maintenant écouter intégralement sur Youtube. On en dira autant des choristes – auxquels se joignent la plupart des solistes – en termes de musicalité, de qualité d’ensemble, de phrasé et de prononciation dans des langues et des genres différents (« Les plaisirs sont de tous les âges », « N’aimons que la liberté », « Ruhet ihr Foltern », « Heureux Mortel, quelle est ta gloire ! »).


David Fischer, Gunta Smirnova, Krešimir Stražanac et Mirella Hagen en répétition © Photos Philippe Matsas

Le rôle d’Orphée, balloté entre une femme qui le poursuit et qu’il rejette, et une autre – consentante – qu’il tente de sauver de la mort, en est d’autant plus complexe chez Telemann. Krešimir Stražanac en fait un être déchiré, en même temps qu’éminemment sympathique, du fait de sa capacité à s’adresser directement à la salle et à lui faire partager tout l’éventail de ses sentiments. De haute stature, il est viril et séducteur avec Eurydice comme avec le public, et mène avec flegme d’épreuve en épreuve son personnage un rien dégingandé, sans pour autant gommer des échanges plus musclés avec la reine Orasia. Sa voix au timbre charmeur est forte mais sans excès, et s’adapte parfaitement aux différents moments de la partition, douceur (« Einsamkeit ist mein Vergnügen »), naturel (« Chi sta in corte »), déchirement (« Ach, Tod »), détermination (« Come Alcide discendo all’inferno »), expectative (« Tra speranza, e tra timore »), et désespoir (« Vezzosi lumi », « Fliesst ihr Zeugen »). Son Eurydice, Mirella Hagen, est quelque peu desservie par un tel partenaire, du fait d’une voix très jolie et musicale, mais un peu juste en terme de puissance, même si parfois une belle note éclate avec force. De ce fait, les duos (« Non hò maggior contento », « Ohne dich ») peuvent paraître un peu déséquilibrés. 

Reste la méchante reine Orasia, interprétée par Kateryna Kasper, un rôle en or comme nous l’avons dit. Encore faut-il que le personnage s’intègre complètement à l’action. Ce soir, il semble que la cantatrice n’arrive pas à créer vraiment ce personnage, mais qu’elle se contente de jouer avec lui. On est donc un peu frustrés. Certes, ses qualités vocales ne sont pas en cause, même si elle se réserve un peu pour le troisième acte. La voix est intéressante, chaude et percutante. Après un début sage (« Wie hart ist mir », « Lieben und nicht geliebet sein »), elle entre un peu plus dans le jeu « Su, mio core » jusqu’à son air de triomphe (« Ach, fünd’ ich dich ») suivi d’un moment qui frôle le doute (« C’est ma plus chère envie ») où le résultat est musicalement plus probant que le français inintelligible. C’est vraiment au 3e acte qu’elle donne toute la mesure du rôle, en l’emmenant parfois à la limite de la carricature (style l’effrayante sorcière de la Blanche Neige de Walt Disney), sans que l’on sache si elle reste au premier degré, ou est passée au second… Trop occupée par ses propres sentiments (« Furcht und Hoffnung »), elle ne se pose pas trop de questions (« Vieni, o sdegno ») et fait tuer Orphée (« Waffne dich », « Esprits de haine », « Evohé, wir wollen siegen »), avant de se rendre compte qu’elle ne pourra y survivre (« Hélas, quels soupirs me répondent ? »).

A côté de ces deux grands rôles, le Pluton de Christian Immler n’est pas moins intéressant, d’autant qu’il est servi par sa belle voix de basse profonde en même temps que par une stature tout à fait adaptée. Le faux couple Eurimédès-Céphise (David Fischer et Gunta Smirnova), de son côté, est tout à fait charmant, sans tomber dans les excès de la commedia dell’arte (duo « A l’incendio d’un occhio amoroso »). Les autres rôles sont également fort bien tenus.

Globalement, la version « semi-scénique » n’est pas mal faite, et les chanteurs se donnent beaucoup de mal pour créer de petites scènes qui occupent bien le petit espace disponible, ce qui contribue au total à nous faire passer une bonne soirée. Quelques artifices simples (voiles noirs pour les chœurs, lunettes noires pour les gardiens des enfers) participent de l’action, tandis que d’autres (les bâtons verts bien utilisés par les chœurs lors de la scène des furies, mais vraiment horribles) détournent l’attention. Enfin, si les costumes des hommes, très sobres, passent bien, les robes de ces dames sont dans des styles et des couleurs tellement différents que l’on se prend à se dire qu’à peu de frais, il eût été simple de faire beaucoup mieux.


René Jacobs en répétition © Photos Philippe Matsas

En fin de concert, le Liceu offre à René Jacobs deux gros ballons argentés représentant l’un un 5, l’autre un 7, pendant que l’orchestre entonne un air connu : je vous laisse le soin de deviner dans quel ordre il convient de mettre ces deux chiffres pour en faire un nombre… Très bon anniversaire, maestro !

 

 

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