Un annoncé, deux présentés

Récital Bryan Hymel et Irini Kyriakidou - Peralada

Par Maurice Salles | ven 05 Août 2016 | Imprimer

Depuis sa naissance le Festival de Peralada met un point d’honneur à inviter les artistes les plus en vue dans les divers domaines artistiques figurant à son riche programme. Pour son trentième anniversaire il annonce un récital du ténor Bryan Hymel, désormais à l’affiche des plus grandes maisons. En fait cet artiste se produit ici, comme en février dernier à Paris, avec son épouse la soprano Irini Kyriakidou. Il lui revient d’ouvrir le concert. Est-ce le cadre de l’Eglise du Carme qui l’a induit à choisir les Quatre Hymnes pour ténor que le compositeur britannique Ralph Vaughan Williams écrivit en 1920 ? Bien qu’issus de poètes différents, ces textes ont en commun de s’adresser au Christ pour le presser ardemment de hâter sa venue dans un monde dévasté et corrompu. Si le compositeur les a rassemblés, c’est probablement qu’ils exprimaient ses sentiments au sortir de la boucherie de 14-18, dont il avait été témoin direct comme brancardier en France et à Salonique. Est-ce le rejet des horreurs vécues qui donne à l’écriture cette force susceptible d’enfler jusqu’à la véhémence ? Passant de l’appel anxieux à la tristesse indignée le cycle s’achève dans un élan mystique où le croyant renouvelle sa profession de foi, source de joie et d’espoir. Certains commentateurs ont vu dans la composition l’influence de Purcell, dont Ralph Vaughan Williams avait collecté les œuvres dans sa jeunesse. Il nous a semblé plutôt percevoir, peut-être parce que les textes s’inspirent visiblement de passages de la Bible, un traitement de la voix qui s’apparente aux modulations et à la fougue des chantres de synagogue, quand, lancés dans leur prière-soliloque, cette voix enfle et s’élève et s’allonge, jusqu’à ses limites, comme pour mieux être entendue ou comme pour, à force d’insistance et d’intensité, obtenir à l’arraché une réponse, dans un véritable corps à corps avec l’Invisible. Bryan Hymel est-il croyant ? il s’engage en tout cas dans ces textes et cette musique exigeante sans aucune réticence, avec une générosité qu’on ne peut qu’admirer et qui donne à son interprétation un accent de sincérité très convaincante.

Irini Kyriakidou, aussi gracieuse qu'à Paris, a peut-être fait des progrès dans sa prononciation du français car elle nous a semblé fort convenable et même, globalement, supérieure à son partenaire. Le problème, s’il y en a un, est que des pièces aussi célèbres que celles des Nuits d’été éveillent, quoi qu’on s’en défende, des souvenirs. L’interprétation de la jeune soprano grecque est sensible, juste, et la voix assez ronde et homogène pour séduire. Qu’a-t-il manqué pour nous emballer ? Peut-être un timbre plus prenant, peut-être de laisser brûler la flamme intérieure que la pudeur semble étouffer. Gautier eût vraisemblablement adoré cette beauté lisse, mais ne devrait-elle pas palpiter davantage, pour séduire Berlioz ?

Après l’entracte Bryan Hymel enchaîne une erreur et une réussite. Une erreur : ce « Ah lève-toi soleil » plombé par une prononciation et une interprétation d’une lourdeur qui lui ôte beaucoup de charme. Certes, les aigus sont au rendez-vous, encore que l’émission en voix mixte ne soit pas impeccable, mais les chanteurs ne sont pas des machines, et c’est la lumière qui fait défaut pour nous, malgré la conviction. En revanche, l’air de Turridu « Mamma, quel vino è generoso » lui va comme un gant, la clarté de sa diction est quasiment parfaite. Quant à la générosité sonore elle est telle qu’elle soulève l’enthousiasme, qui ne se déchaîne pourtant, c’est assez rare pour qu’on le souligne, qu’éteintes les dernières notes du piano. Irina Kyriakidou est de retour pour l’hymne à la lune tiré de Rusalka, où l’accompagnement de Julius Drake nous semble enfin s’élever au-dessus de la routine. Le même charme est à l’œuvre, avec les mêmes limites qui semblent empêcher un essor plus libre et plus déterminé. De Carmen le duo « Parle-moi de ma mère » permet au couple d’échanger le baiser que Micaela doit à Don José. Il est chaste, assorti à la situation, bien éloigné de certaines démonstrations. Le partenariat fonctionne bien car Bryan Hymel dompte sa puissance vocale pour laisser son espace au gazouillis de son épouse. Il lui revient de conclure avec « La fleur que tu m’avais jetée », qu’il nuance avec soin, et qu’il clôt avec une messa di voce d’un irréprochable bon goût.

Au public qui, les morceaux connus aidant, a manifesté une approbation toujours plus dense et sonore trois bis seront accordés. Un délicieux « O mio babbino caro » par Irina Kyriakidou, entre deux chevaux de bataille pour ténor. Repris de l’album « Héroïques » l’air de Jean-Baptiste dans Hérodiade « Ne pouvant réprimer… » rend au ténor son aura de grand interprète du grand opéra français, tant il y met de sens et d’éclat. Et le « Nessun dorma » conclu triomphalement délivre Irina Kyriakidou, blottie en bord de scène, de son émotion en même temps que les ovations du public dont les rappels dureraient peut-être encore si le ténor, en saluant de la main, n’y avait mis un terme. Reverra-t-on Bryan Hymel à Peralada dans un grand opéra français ? Il n’est personne ici pour ne pas le souhaiter !

 

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