Un fauve nommé Beller Carbone

Salome - Monte-Carlo

Par Emmanuel Andrieu | ven 25 Février 2011 | Imprimer
Pour sa première mise en scène d’un ouvrage lyrique, Marguerite Borie, assistante principale de Jean-Louis Grinda, signe une Salomé de haute tenue. D’un esthétisme fascinant proche de l‘épure, son traitement du chef d’œuvre de Strauss témoigne d’une approche du livret aussi sensible que fouillée ainsi que d’une magistrale direction d‘acteurs, notamment pour le personnage de Salomé. L’atmosphère décadente et morbide du livret d’Oscar Wilde - avec son goût pour le stupre, le sang et la mort - est ici parfaitement rendue mais sans tomber dans les excès du regietheater, trop souvent synonyme de laideur. Les décors stylisés de Laurent Castaingt et les superbes costumes de Pieter Coene, avec leurs déclinaisons en noir, blanc et pourpre sont un constant régal pour les yeux, magnifiés par de savants éclairages, également signés Castaingt. Pour ne citer qu’une seule des idées du metteur en scène, forte et originale, ce n’est pas à l’issue de la fameuse « Danse des sept voiles » que l’héroïne finit entièrement nue, mais au terme de son grand air final, comme un aboutissement naturel du délire paroxystique et orgasmique de la princesse de Judée.
 
Après avoir triomphé dans le rôle-titre, d’abord au Regio de Turin en 2008 puis au Grand Théâtre de Genève en 2009, Nicola Beller Carbone a fait à son tour délirer le public monégasque. Plus encore que la performance vocale - on a entendu des Salomé bien plus impressionnantes en terme de volume sonore ou d’aigus souverains - c’est la prouesse théâtrale du soprano allemand qui marquera notre mémoire. D’une présence scénique aussi magnétique qu’électrisante, elle réussit à incarner, avec un naturel confondant, une héroïne glissant peu à peu de l’ingénuité la plus pure à l’animalité la plus féroce. La scène finale où Salomé traîne d’un bout à l’autre du plateau la tête de Iokanaan, enveloppée au bout d’un long torchon ensanglanté, restera comme une des images les plus saisissantes de la soirée.
La voix n’est cependant pas en reste avec une articulation impeccable, une projection insolente - palliant largement sa carence en décibels - et enfin une raucité dans l’accent à vous glacer les sangs (ses « Tetrach » !).
 
Maillon faible de la distribution, Werner van Mechelen peine à conférer à Iokanaan toute l’intensité et l’aura prophétique que requiert la figure biblique. A son manque évident de charisme scénique s’ajoutent un timbre bien peu séduisant et un chant délivré uniformément forte, avare de toutes nuances.
Andreas Conrad, aussi excellent acteur que chanteur, campe un Hérode à la voix claire alliée à une autorité et à une puissance phénoménales. En évitant toute caricature, il enthousiasme par la finesse de la caractérisation avec dans le dessin du personnage un mélange saisissant de beauté vocale et de débauche.
Hérodiade trouve dans le mezzo allemand Hedwig Fassbender une interprète aux moyens amples et au timbre chaud.
Loin de la traditionnelle harpie dans laquelle nombre de metteurs en scène enferment volontiers le rôle, elle dessine une Hérodiade terriblement humaine dont la voix révèle sans cesse la détresse.
Une mention spéciale enfin pour le Narraboth d’Atilla B. Kiss dont la beauté du legato et l’émission toute belcantiste ont valu au ténor hongrois un beau succès personnel au moment des saluts.
 
A la tête d’un Orchestre Philarmonique de Monte-Carlo chauffé à blanc, le chef israélien Asher Fisch impulse à son instrument une tension et un crescendo orchestral absolument jouissifs. Sa lecture de la partition, à la fois lyrique et raffinée, fait ressortir la luxuriance sans pareille de l’orchestration straussienne et se conclut par un final magistral d’intensité dramatique. En vrai chef de théâtre, il montre par ailleurs une attention permanente aux chanteurs, prenant soin de ne jamais les mettre en difficulté en instaurant un subtil équilibre entre fosse et plateau, ceci malgré les paroxysmes sonores de la partition.
 
Pour conclure, signalons que cette magnifique production sera donnée en juin à l’Opéra Royal de Wallonie, mais dans la version françaisede l’ouvrage2 et avec dans le rôle de la jeune vierge perverse…June Anderson !
 
 
 
1Nous languissons déjà de voir sa seconde production lyrique, La chouette enrhumée,  « Opéra pour petits et grands » de Gérard Condé d’après un (autre) texte d’Oscar Wilde et que l’Opéra -Théâtre de Metz Métropole présentera en avril prochain.
 
2 Richard Strauss ayant écrit, avec la collaboration de son ami Romain Rolland, une version en français de l’œuvre, créée au Théâtre Royal de la Monnaie en mars 1907.
 

 

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