Aux bains avec Rossini!

L'italiana in Algeri - Bad Wildbad

Par Maurice Salles | jeu 03 Juillet 2008 | Imprimer

En 1855 Rossini quitta l’Italie définitivement et revint vivre à Paris. Sa santé s’améliorant, il alla l’année suivante, pour consolider ces progrès, prendre les eaux à Bad Wildbad, station réputée pour soigner les troubles neurologiques. C’est de ce fait que la volonté d’un passionné fit naître en 1988 un festival inspiré par celui de Pesaro. Le miracle est que vingt ans plus tard ce Rossini in Wildbad existe toujours, alors que ses moyens financiers sont dérisoires en regard de ceux de son prédécesseur italien.

Un autre miracle est que l’atmosphère aujourd’hui disparue sur la côte adriatique, d’un lieu où brûlait une passion commune pour le musicien génial, où toutes les rencontres étaient possibles, où le festivalier pouvait côtoyer sans manière artistes et administrateurs, subsiste encore à Wildbad. Evidemment, ce n’est pas seulement le fruit de la pénurie : la passion qui anime l’actuel intendant du festival, Jochen Schönleber, n’est ni le goût du pouvoir ni l’amour-propre, mais seulement, et encore, celle de diffuser, de faire connaître et de faire aimer l’œuvre de Rossini. D’où le temps qu’il consacre en dehors du festival à se rendre ici et là, dans une quête permanente, pour prospecter, entendre, recruter, le travail de fond auquel d’autres responsables artistiques, et non des moindres, et pourtant bien payés pour remplir cette fonction, ne se résolvent que si leurs activités principales leur en ont laissé le temps.

Pour ce XXe anniversaire, outre plusieurs concerts parmi lesquels la cantate Edipo a Colono, un grand opéra seria, Otello, et la farce débridée de l’Italiana in Algieri. l’un et l’autre en version scénique. Ce cinq juillet, en feu d’artifice inaugural, cette même Italiana en concert de luxe enregistré par la Deutschlandradio Kultur avec des solistes de premier plan sous l’autorité d’un rossinien de la première heure, Alberto Zedda.

Le temps a passé depuis sa lointaine réflexion sur la partition de Cenerentola qui conduira à la publication d’une édition critique ; le voici à présent octogénaire. Et comme à chaque fois qu’il dirige – ce qu’il fait de mieux – s’accomplit la métamorphose qui semble incroyable bien que nous en soyons les témoins. Cet homme soumis comme nous tous à l’usure du temps, lorsqu’il dirige cette musique qu’il connaît si bien qu’elle semble aller de soi, rajeunit d’au moins vingt ans. Et l’idée de la fragilité, que sa petite taille et son allure frêle pourraient faire naître, ne nous effleure pas, tant il semble trouver dans la musique qu’il dirige une source effervescente d’énergie et de jeunesse. C’est en tout cas ce qu’il transmet par un orchestre qu’on souhaiterait çà et là plus virtuose mais qui fait tellement de son mieux que sa ferveur est contagieuse.

Oui, ce type de concert, n’en doutons pas, est de nature à faire aimer Rossini, au point de vouloir en faire un compagnon des bons et des mauvais jours. Il y a dans sa musique dans d’ironie enjouée, tant de malice à réutiliser pour faire rire les mêmes procédés employés pour émouvoir, tant de finesse dans la construction de l’œuvre, tant de générosité dans l’invention déployée jusqu’à l’absurde si longtemps avant que le thème soit d’actualité, qu’on ne peut qu’aimer l’audace de sa jeunesse ! Ces trésors, Alberto Zedda les fait vivre avec la musique, et les chanteurs réunis par leur art, compris non seulement comme maîtrise des règles du beau chant mais comme capacité interprétative de donner corps et âme aux suites de notes qui constituent chaque personnage.

Certes, c’est la loi du facteur humain, tous ne nous éblouissent pas de la même manière, mais le niveau est quand même très relevé ! Bruno de Simone, en Taddeo, est pleutre et geignard à souhait, et ses mimiques en amusent plus d’un. Lawrence Brownlee, aux prises pour la première fois avec les cimes escarpées du rôle de Lindoro, les gravit avec vaillance tout en ménageant de suaves messe di voce qui lui vaudront de frénétiques applaudissements. En consommateur gavé de sexe et fatigué d’une femme complaisante Lorenzo Regazzo déclenche les sourires avant même de chanter ; son Mustafa est ciselé dans chacune de ses inflexions et il fait un sort à la moindre de ses répliques, mais d’une manière si naturelle que même les passages ardus de ses airs cessent d’être des pièges à virtuosité pour être l’expression ingénue des sentiments à fleur de peau de ce benêt de bey. Délivrée d’une mise en scène importune comme naguère à Pesaro (http://www.forumopera.com/concerts/italienna_pesaro20061908.html), Marianna Pizzolato peut donner sa mesure de comédienne et jouer d’une voix qui s’est légèrement assombrie et a pris un velours plus riche ; les valeurs expressives sont clairement marquées et la virtuosité est vraiment au service de la musicalité.

Auprès d’eux la minuscule Ruth Gonzalez en Zulma dolente montre toutefois des réserves de volume impressionnantes dans les ensembles ; Elsa Giannoulidou ne détonne pas en Zulma et Giulio Mastrototaro, de couleur bien claire par rapport aux Haly de tradition, s’acquitte sans peine de son air de sorbet.

Le chœur, quant à lui, mérite des louanges sans réserve pour sa musicalité. Il en va de même pour l’élégant continuo de Gianni Fabbrini.

Comment prendre congé d’auditeurs qui vous applaudissent et vous ovationnent sans fin ? Après force et force saluts, Alberto Zedda reprit la baguette et nous eûmes droit à la reprise du final du premier acte. Ce bis acheva de porter au délire le public littéralement enchanté. Ah vraiment « Viva Rossini ! » Et « Viva Rossini in Wildbad ! »

 

 

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