Le Bachfest 2026 propose un parcours autour d’un « Top 50 » des cantates de Bach, établi à partir d’un vote international ayant réuni plusieurs milliers de mélomanes. Cette sélection des cinquante œuvres les plus appréciées est présentée au cours de douze rendez-vous musicaux répartis sur l’ensemble du festival. Les programmes se déroulent dans les deux grandes églises de Leipzig, la Thomaskirche et la Nikolaikirche, et sont interprétés par six chefs et ensembles majeurs de ce répertoire (Gardiner, Koopman, Herreweghe, Lutz, Vox Luminis et Rademann). Chaque soirée rassemble plusieurs cantates occupant des rangs proches dans le classement, dévoilé progressivement du bas jusqu’à la première place.
Ce sixième concert présente les cantates classées de la 28e à la 25e place, toutes composées pour Leipzig et créées entre 1723 et 1726. Le hasard faisant bien les choses, la sélection se révèle assez homogène sur le plan de l’instrumentation, avec notamment un recours à trois reprises au(x) traverso(s). Le même constat avait d’ailleurs été fait l’après-midi lors d’un programme mettant cette fois la flûte à bec à l’honneur sous la direction de Rudolf Lutz.
La soirée s’ouvre avec la BWV 105, cantate d’une forte intensité dramatique, où la crainte du jugement divin traverse une écriture chorale dense et une orchestration riche, avec notamment un étonnant Corno da tirarsi (cor à coulisse), joué par Alain De Rudder. Le chœur du Collegium Vocale Gent, composé de seize choristes, dont les solistes, en restitue la tension avec une remarquable précision. L’aria de soprano « Wie zittern und wanken », sans continuo, permet à la voix de Grace Davidson, merveilleuse de pureté et de fragilité, de se déployer sur un tapis de cordes frémissantes. Le hautbois solo de Jasu Moisio y dialogue avec elle avec beaucoup d’intensité.
La BWV 8 prolonge une méditation intérieure sur la mort, dans un climat de recueillement. Malheureusement, l’acoustique un peu cotonneuse de la Nikolaikirche ne permet pas de profiter pleinement des finesses de l’instrumentation, notamment des pizzicati évocateurs des cordes dans le choral d’ouverture. Le traverso de Patrick Beuckels restitue en revanche avec vaillance les interventions suraiguës du mouvement, et l’air de ténor en fa dièse mineur, confié à Guy Cutting, se distingue par la délicatesse de ses vocalises finement déliées. Le ténor sera à la fête tout au long de la soirée.
Avec la BWV 45, le discours prend un tour plus exhortatif, centré sur l’appel à vivre selon la parole divine telle qu’elle est rappelée dans le texte (« Es ist dir gesagt, Mensch, was gut ist »). Une certaine monotonie s’installe à ce moment, dans un climat parfois trop sévère, où la rigidité des tempi (le chœur d’ouverture peine à entraîner) ne rend pas pleinement justice à l’œuvre. Le traverso retrouve Alex Potter dans une aria de belle tenue, où la ligne vocale et l’instrument s’entrelacent dans un jeu d’ornements souple et très articulé.
La BWV 26 illustre la fuite du temps et la vanité du monde, à travers une écriture vive et instable, peut-être pas assez soulignée dans l’exécution. Malgré un très bel échange de vocalises entre le violon, le traverso et le ténor, ainsi qu’une superbe prestation de Johannes Krammer, notamment dans son aria, par la qualité du souffle et des vocalises, la cantate clôturant le concert laisse une impression de légère déception.
Comme on pouvait s’y attendre, Philippe Herreweghe aborde ces cantates de Bach dans une perspective avant tout organique, privilégiant la fluidité du discours et l’équilibre global plutôt que les contrastes ou l’accentuation dramatique. Ce qui peut être admirable au disque résiste-t-il à une interprétation enchaînée dans une église ? Cette approche continue et très unifiée du discours musical, tend aussi à atténuer les reliefs expressifs, malgré une construction polyphonique d’une grande rigueur.



