Moins joué que ceux de Mozart, de Verdi, de Brahms ou de Fauré, le Requiem de Britten fait figure d’événement à chaque fois qu’on le programme. Question de densité d’abord : un orchestre symphonique et une formation de chambre, trois solistes, un chœur et un chœur d’enfants placent d’emblée le War Requiem dans la chambre des œuvres-mondes, aux côtés des Gurrelieder de Schoenberg, de quelques symphonies de Mahler et peut-être de la Babi Yar de Chostakovitch. Mais question de sens surtout : écrite à l’occasion de la consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry après les bombardements survenus en 1940, pièce maitresse d’un compositeur aussi peu disert sur sa propre foi qu’animé d’un fervent pacifisme, composition polymorphe où la forme liturgique est percée par les poèmes que la Première Guerre mondiale avait inspirée à Wilfred Owen, cette messe offre à ses auditeurs et à ses interprètes plus de questions que de réponses. L’alternance entre la solennité hiératique des chœurs et la théâtralité à nu des vers en anglais est si savamment dosée qu’elle fait voler en éclat tous les repères formels auxquels on voudrait s’accrocher, par habitude et par confort. L’ambiguïté culmine dans les toutes dernières pages, où un « In paradisum » rayonnant de sérénité s’achève pourtant sur les mêmes sons de cloche qui ouvraient le premier mouvement une heure et vingt minutes plus tôt ; comme si l’espérance, en somme, ne pouvait qu’achopper sur l’inévitable retour de la guerre et de la destruction.
Cette noirceur pourrait conduire les musiciens sur la voie de la violence, des grands écarts dynamiques, de l’expressionisme doloriste. Mais Mirga Grazinyte-Tyla fait ce soir un autre choix en recherchant la précision d’intonation et la justesse plutôt que le dramatisme et les décibels. Résultat de cette sobriété : les différentes séquences du War Requiem finissent par parler le même langage. Sous cette battue si précise, souvenirs de la guerre et prière en latin nous racontent une seule histoire de peine, de mort, d’espoir et de pardon.
Une histoire qui n’aurait pas ému, si elle avait été racontée par des musiciens moins inspirés. Mais le Philharmonique de Radio-France est, ce soir, admirable de constance et de clarté de timbres. Une fois passés quelques décalages au début du premier mouvement, le chœur de Radio-France se met à parler d’une même voix pour ne plus jamais se disjoindre, et se pare, dans le « Sanctus » et le « Libera me », de lumières éclatantes. La maîtrise, en coulisses juste en contrebas de la scène, apporte encore un surcroît de teintes diaphanes à ce paysage qui doit sans doute beaucoup au travail de longue haleine mené par Sofi Jeannin.
De la beauté sans ombre de ce tableau ressortent, comme en relief, des solistes particulièrement bien identifiés. Lors de la première de l’œuvre, en 1962, l’anglais Peter Pears, l’allemand Dietrich Fischer-Dieskau et la russe Galina Vichnevskaia devaient donner une dimension politique à l’événement et incarner, par leurs seules nationalités, la possibilité d’une réconciliation après la guerre. On sait que la soprano ne fut pas autorisée à quitter l’URSS pour cette représentation et qu’elle fut alors remplacée par Heather Harper avant de pouvoir l’enregistrer avec l’équipe de la création un an plus tard. Cet internationalisme a encore été respecté ce soir : Elena Stikhina, placée en haut avec le chœur, lance de sa voix cuivrée un véhément « Liber scriptus », et domine fièrement une partition dont elle ne redoute apparemment ni l’ambitus ni l’effectif qu’on lui demande, depuis le fond de scène, de surpasser. Sur le plateau, en face de l’orchestre de chambre dédié à leur partie « profane », Julien Behr et Florian Boesch s’emparent de leurs textes sans fausse pudeur pour faire vivre de vraies figures de théâtre. Le ténor français peut compter sur l’égalité de ses registres et la finesse de son legato pour dessiner de touchants portraits quand le baryton-basse autrichien sait alléger sa voix, parfois de façon surprenante, pour suspendre la salle à ses lèvres dans le récit d’affrontement et de réconciliation qui s’intègre au cœur du « Libera me ».
A l’issue de quelques secondes de silence recueilli et de plusieurs minutes d’applaudissements chaleureux, on quitte la Philharmonie en se souvenant que Mirga Grazinyte-Tyla sera, à partir de septembre prochain, et pour trois saisons, la première cheffe invitée du Philharmonique de Radio-France ; une collaboration qui nous vaudra, on l’espère, d’autres soirées d’une telle intensité !



