A quoi rêvent les mezzos lorsqu’elles ont atteint le sommet de leur art ? Au prochain rôle qui les fera briller ? Au prestigieux festival qui les invitera la saison prochaine ? Au metteur en scène sulfureux qui les amènera à faire le buzz sur les réseaux sociaux ? Pas du tout. Elles rêvent à devenir l’idole de leur enfance et en l’occurrence ici, pour Lea Desandre, c’est Julie Andrews !
C’est donc à ce petit jeu que s’est livrée, avec quelques moyens tout de même, la délicieuse mezzo pour le dernier concert de sa résidence à Bozar, en forme de carte blanche dans un répertoire qui n’est définitivement pas le sien, mais qu’elle prend plaisir à explorer, avec lequel elle a tourné abondamment en France, et qui vient faire sa dernière représentation à Bruxelles.
Accompagnée d’une douzaine de musiciens, ceux de l’ensemble Jupiter dirigés par le luthiste Thomas Dunford dont l’expertise n’est plus à prouver dans la musique baroque, anglaise en particulier – mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici…–, la mezzo a concocté un programme autour du répertoire de la grande chanteuse britannique, véritable mythe de la scène des années 50 et 60, adulée aux Etats-Unis, et dont le répertoire, largement repris au cinéma, finira par toucher tous les publics, allant de The Boyfriend (ses débuts) à The Sound of Music, en passant par My fair Lady et Mary Poppins, que des tubes !
Ambiance Braodway, l’effectif instrumental est disposé sur de très hauts praticables, la chanteuse est équipée d’un micro. Poussant très loin le professionnalisme, elle a même appris à faire des claquettes (enfin, les rudiments…), à bouger sur scène comme on ne l’apprend pas quand on chante Mozart ou Rossini, en s’amusant, avec talent, mais enfin elle n’a pas non plus tout à fait l’aisance d’une vedette de music-hall. Un peu de fumée en début de spectacle, des lumières un peu pauvres, dont une poursuite menée sans dextérité – de sorte que le halo lumineux se retrouve bien souvent à côté de la chanteuse – font qu’il s’agit plus d’une évocation du monde du music-hall que d’une reconstitution performante.
Le pianiste – il tâte aussi de l’accordéon – Joe Atkins est le grand responsable des arrangements musicaux de ce spectacle, en particulier la réduction pour un ensemble d’une douzaine de musiciens de partitions qui en demandent facilement trois ou quatre fois plus. L’illusion est parfois possible, mais pas toujours. Pour l’ensemble instrumental aussi, l’expérience est complètement neuve. Et la distance à franchir pour trouver le swing requis, la décontraction et la petite dose de provocation nécessaire est encore plus grande qu’elle ne l’est pour la chanteuse. En particulier le pupitre des cordes parait contraint, terriblement mince et il faut attendre la seconde moitié du spectacle pour qu’on atteigne le niveau de liberté requis, dans une session de jazz complètement déjantée que les musiciens semblent prendre un très grand plaisir à jouer, plaisir qu’ils communiquent généreusement au public. Il n’empêche, Thomas Dunford n’est pas le plus à l’aise dans cet exercice, et le son de son luth disparait complètement devant les saxophones, clarinettes et autres cuivres de la phalange ; il est peu crédible dans le rôle du sémillant crooner ou du meneur de revue. Car le spectacle est aussi mis en espace, on n’ose parler de mise en scène, timidement, et c’est la soprano Sophie Daneman qui s’en charge, guère familière – elle non plus – avec l’univers du Musical. Pour retrouver l’ambiance, l’époque de Julie Andrews, son répertoire et reconstituer tout le mythe qu’elle constitue aujourd’hui, n’aurait-il pas mieux valu s’orienter vers des professionnels de la variété, s’adresser à des spécialistes du genre, plutôt qu’à des proches formés à l’esthétique baroque ? Vocalement, la performance de Lea Desandre est irréprochable. Scéniquement, elle parvient souvent à créer l’illusion, c’est plutôt son entourage qui est un peu à la traine.
La soirée, fort appréciée du public, surtout lorsqu’il fut invité à chanter lui-même, ménagera tout de même quelques moments de très belle émotion musicale : Crazy World avec accompagnement de piano seul, Stay awake ou Edelweiss pour chant et luth, précisément les airs qui rassemblent un dispositif réduit, proche du récital et des terrains habituellement courus de la chanteuse.


