Marie de Rabutin-Chantal, plus connue sous le nom de marquise de Sévigné, est née il y a quatre cents ans (Le Musée Carnavalet lui consacre actuellement une belle exposition). Elle avait pour cousin Roger de Bussy-Rabutin, de huit ans son aîné. Bien qu’il connut la célébrité pour ses talents d’écrivain, l’année même de son entrée à l’Académie française, il est emprisonné à la Bastille, puis exilé, reclus dans son château de Bussy-Rabutin (Côte-d’Or), banni seize ans. Tout ça pour L’histoire amoureuse des Gaules, brillante, piquante et cruelle satire des mœurs de la Cour, où il n’épargne personne, et qui circulait sous le manteau. Ainsi, durant plus de quarante ans, la marquise et lui échangèrent, et leur correspondance – fondée sur une indéfectible amitié complice, par-delà les brouilles – demeure le plus fidèle miroir de la vie du temps. C’est cette relation, épistolaire, autobiographique, qu’illustre le programme du concert, pour peindre les portraits les plus subtils des deux cousins. C’est du reste sous celui de Marie de Rabutin-Chantal que les artistes ont pris place dans la belle salle des devises du remarquable château où Roger, son cousin, avait dû se retirer après sa disgrâce.
C’est à un « rabutinage en musique » (*), fondé sur la lecture d’extraits des lettres échangées, que nous convient les quatre interprètes. Le ton est sensiblement différent de celui du dialogue mère-fille que les Lettres les plus connues traduisent. Ici la relation cousin-cousine est de toute autre nature, où la joie, la passion, l’impertinence irriguent le propos. Deux chanteurs, Caroline Bardot (Madame de Sévigné) et Thomas Van Essen (Roger de Bussy-Rabutin) échangeront la correspondance, et chanteront ce que le riche répertoire du temps versaillais offrait, avec le concours de la viole de gambe d’Ondine Lacorne-Hébrard, Vincent Maurice alternant théorbe et guitare baroque. Ainsi l’auditeur participe à un des salons, où, avec un art consommé, les lettres introduisent leur illustration musicale. Pas moins de dix-neuf lectures nous sont offertes, à une ou deux voix, et même trois, pour autant de pièces vocales et instrumentales choisies avec un soin tout particulier. La diction, des lettres comme des chants, est aussi claire que savoureuse, et les qualités dramatiques du texte sont soulignées par nos conteurs.
Le quotidien, les sujets légers comme graves, les anecdotes, les événements (Turenne emporté par un boulet de canon…), les plaisirs de la vie, comme ses peines, c’est un régal que d’écouter les échanges des cousins, leur esprit, les bons mots (**). La musique est à l’avenant, et toujours elle vit, respire, vocale comme instrumentale. Spécialistes de ce répertoire, tous les musiciens en possèdent les clés, stylistiques tout particulièrement. Qu’il s’agisse d’intonation, d’inégalité, d’ornementation aussi discrète que juste, le bonheur est constant, et jamais l’attention n’est prise en défaut. Les voix, amples et libres, aux moyens très sûrs, ont l’élégance, le raffinement comme la force dramatique. Des nombreux recueils publiés par Ballard, les pièces de Le Camus (père et fils) que chantait Madame de Sévigné sont bienvenues et servies avec art. Lully (Proserpine, que cite Marie), Charpentier (Non, non, je ne l’aime plus ; Profitez du printemps…), des airs de Michel Lambert, d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, c’est une anthologie qui nous est offerte. Les instruments, évidemment sollicités pour accompagner ces pièces, s’épanouissent dans leur répertoire (Marais pour la viole, Robert de Visée, Corbett pour le théorbe et la guitare baroque). Soulignons l’excellence de chacun, comme une virtuosité jamais ostensible pour illustrer tel prélude, telle chaconne, passacaille ou gavotte.
Moment exceptionnel que cet échange, dont la beauté et l’émotion resteront dans les mémoires. On en espère un enregistrement…
(*) Le programme mentionne : Au « rabutinage » des deus cousins, c’est-à-dire un art de la correspondance épistolaire alliant raffinement, anecdote, art de la conversation, nous proposons un « rabutinage en musique ». Rappelons que la correspondance, si elle était destinée premièrement à son interlocuteur, avait aussi pour fonction d’être fréquemment lue dans les salons, sorte de gazette très personnelle, qui participait des liens qui unissaient cette société aristocratique. (**) De Roger à propos de la venue de l’âge de sa cousine, qu’il souhaite immortelle : « s’il est des gens qui ne devraient jamais mourir, il en est qui ne devraient jamais naître »…


