En 1970, Hans Werner Henze crée une pièce de théâtre musical relatant la vie d’Esteban Montejo, esclave cubain qui échappe à ses oppresseurs avant de participer à la guerre d’indépendance que son pays mène contre l’Espagne. El Cimarrón est actuellement à l’affiche du Festival d’Aix-en-Provence, dans la version en langue espagnole suite à un changement de distribution.
Henze conçut l’œuvre lors de deux séjours à Cuba, en tant qu’invité de son librettiste, l’homme de lettres Hans Magnus Enzensberger. Il rencontre alors Montejo ainsi que le jeune écrivain Miguel Barnet qui avait réalisé de longs entretiens avec ce dernier. Si le dispositif est restreint – un baryton et un trio de flûte, guitare et percussion –, le compositeur prévoit de nombreuses actions performatives, demandant aux musiciens de se transformer en personnages, d’incarner l’intrigue, de communiquer et d’interagir. Le chanteur, dans le rôle du Cimarrón qui fait office de narrateur, enrichit son répertoire de cris, bruits de bouche, d’un parler exagéré et d’autres techniques étendues. Dans un contexte musical parfois aléatoire et improvisé, chaque interprète manie aussi des instruments de percussion.
Aussi audacieuse qu’elle puisse paraître, l’œuvre s’inscrit dans une démarche politico-esthétique très cohérente. Dans les années 1960, Henze avait découvert les idées communistes et révolutionnaires portées par Luigi Nono. Il était membre du Parti communiste italien et proche du mouvement étudiant de 1968 dont le meneur principal, l’activiste Rudi Dutschke, était un ami. D’autres projets contemporains d’El Cimarrón recourent à la même écriture vocale, au même langage radical ; notamment Versuch über Schweine (Essai sur les cochons, 1968) et Der langwierige Weg in die Wohnung der Natascha Ungeheuer (Le long voyage jusqu’à l’appartement de Natascha Ungeheuer, 1971), les deux sur des textes de Gaston Salvatore, écrivain chilien, actif dans le mouvement étudiant allemand et ami d’Enzensberger. Bien que plus lyrique, l’oratorio Le Radeau de la Méduse (in memoriam Ernesto Che Guevara, 1968) date de la même époque. D’autres œuvres engagées, telles que le Concerto pour piano et orchestre n° 2 (1967), la Symphonie n° 6 (1969) ou le Concerto pour violon n° 2 (1971) voient le jour à ce moment-là. Celui-ci est une autre collaboration avec Enzensberger à qui Henze fait également appel pour son opéra télévisuel La Cubana oder Ein Leben für die Kunst (La Cubana ou Une vie pour l’art, 1973).

La mise en scène d’El Cimarrón qu’Elayce Ismail propose à Aix-en-Provence s’en remet en grande partie à la partition, elle montre au lieu de cacher, tout le monde participe du même écosystème théâtral. Malgré l’extrême vivacité des protagonistes, on ne perd jamais l’aspect poétique du propos. Les mouvements scéniques semblent suivre une chorégraphie ; parfois il suffit d’un geste pour indiquer un nouveau micro-espace scénique. Tout cela est soutenu par les lumières discrètes et efficaces d’Azusa Ono. Une surprise se produit au tableau intitulé Mujeres (femmes). Au fond de la scène dépouillée s’ouvre un nouvel espace plus clair : un soleil stylisé, un arrière-plan lumineux, un guéridon dont l’image du dessus et projetée au mur et qui accueillera au fur et à mesure une sorte de nature morte faite d’objets symboliques, tels que des fruits écrasés au tableau La Bataille de Mal Tiempo. C’est aussi un des rares moments où la musique développe des rythmes plus concrets, des formes d’ostinato. La scénographie (Rosie Elnile) semble alors prolonger les différents points de fuite que Henze crée grâce à des variations de synchronicité entre les musiciens.
La basse Iván García, en remplacement d’Eric Greene, campe un Cimarrón à la fois fier et facétieux, assumant d’un côté la grande virtuosité de sa partie et, de l’autre, sa fonction épique. Henze trouvait cet aspect brechtien, qui s’observe dans plusieurs de ses œuvres lyriques, chez des compositeurs tels que Paul Dessau, et la mise en scène y répond avec des « effets de distanciation », par exemple des allusions aux États-Unis, surjouées pour en souligner l’actualité, ou les musiciens qui arrivent de manière nonchalante en jouant à une sorte de jeu de poches. Ces derniers endossent habilement les rôles évolutifs et éphémères qui leur sont attribués, tout en rendant l’ardeur et la fougue de la partition. Contrairement à d’autres œuvres de Henze, à qui l’on reprochait parfois son éclectisme entre dodécaphonisme, influences romantiques et musique néoclassique, El Cimarrón – ainsi que certaines partitions de l’époque – se distingue par un langage plus radical et particulier. Malgré quelques situations illustratives, les citations et clins d’œil – un chant cubain, un choral, un fragment de Bach, une rumba… – se font plus caricaturaux et parodiques. Toute espagnolade est évitée.
Le Festival d’Aix-en-Provence a fait le pari de représenter cette œuvre multiforme plutôt qu’un des opéras de grande envergure auxquels on associe davantage le compositeur dont nous célébrons cette année le centenaire. Jusqu’au 20 juillet, le public pourra découvrir cette production très réussie.


