Pour cette soirée marquée par la remise du Prix Haendel 2026 de la ville de Halle au chef René Jacobs, est donnée Aci, Galatea e Polifemo, une serenata composée à Naples en 1708. Cette œuvre de jeunesse puise dans un épisode des Métamorphoses d’Ovide, sujet que Haendel reprendra plus tard dans une version anglaise. Particularité savoureuse : les rôles d’Aci et de Galatea, probablement créés par deux castrats, présentent une répartition inattendue des tessitures, le jeune berger en soprano et la nymphe en contralto.
C’est à une version de concert presque mise en espace que nous assistons ce soir : les artistes chantent quasiment sans partition et évoluent librement sur le plateau, à l’image de l’entrée tonitruante de Polifemo surgissant derrière l’orchestre, portée par l’éclat des trompettes et des percussions. Fidèle à lui-même, René Jacobs a profondément réagencé l’œuvre selon sa vision personnelle, écrivant les da capo et imaginant surtout un continuo d’une remarquable richesse – harpe, luth, clavecin et orgue – qui semble commenter chaque intervention des personnages, sous l’impulsion du bouillonnant violoncelliste Christoph Dangel. En l’absence d’ouverture dans le manuscrit original, Jacobs choisit de démarrer l’oeuvre par celle d’Agrippina. Les instrumentistes du Kammerorchester Basel ne sont pas en reste : l’excellence s’exprime dans chaque pupitre, avec une mention particulière pour les hautbois et le premier violon. Nous sommes, ce soir, à chaque instant, au cœur d’un théâtre incandescent.
Kateryna Kasper, dans le rôle d’Aci, déploie un soprano au timbre rond et lumineux. Dans « Qui l’augel da pianta in pianta », vaste aria en dialogue avec hautbois obligé, elle soutient une ligne vocale particulièrement tendue, faisant naître une émotion poignante. Plus bouleversante encore est la scène de mort d’Aci, « Verso già l’alma col sangue », moment suspendu où les longues tenues et les dissonances évoquent avec intensité l’agonie du jeune berger. Sophie Harmsen incarne une Galatea d’une belle solidité vocale, dotée d’une assise affirmée dans le grave et d’un aigu lumineux. Elle se distingue aussi bien dans les airs de lamentation, à l’image de son ouverture « Sforzando a piangere », que dans les passages plus agiles, comme « Benché tuoni e l’etra avvampi » et ses coloratures en dialogue avec le hautbois. Enfin, Christian Senn surmonte avec aisance les difficultés du rôle de Polifemo, dont la tessiture redoutable et la virtuosité inhabituelle pour ce type de voix mettent l’interprète à rude épreuve. Le chanteur impressionne ainsi dans son air d’ouverture « Sibilar l’angui d’Aletto », numéro de bravoure repris plus tard dans Rinaldo, où il impose d’emblée une présence vocale saisissante. Il séduit tout autant dans le stupéfiant « Fra l’ombre e gli orrori », naviguant sans effort entre registre aigu et profondeur grave, avec un timbre velouté et une projection généreuse.


