James Tomlinson représente maintenant la génération de musiciens aussi actifs dans la restitution des trésors polyphoniques médiévaux que dans leur interprétation. Avec son ensemble, Fount & Origin (source et origine), il avait gravé un programme (1) inspiré par le polyptique de Van der Weyden, conservé à la Chapelle de l’Hôtel Dieu de Beaune (2). Le Festival lui offre l’occasion de réaliser son rêve in situ, avec le concours d’Arte, qui diffusera le concert. Et de ravir un nombreux public mêlant curieux à quelques médiévistes.
Comme si les constructeurs avaient réalisé l’édifice pour que cette musique s’y épanouisse, l’acoustique est exceptionnelle, la plus favorable que l’on puisse imaginer. Le programme est identique à celui de l’enregistrement : une méditation musicale, où l’œil, partant du centre du retable, va en découvrir telle ou telle composante, pour y associer une musique en relation, toujours a cappella. Entre Ockeghem, figure centrale du XVe S. et Antoine Brumel, qui marque la transition avec le XVIe, sept pièces, le plus souvent d’anonymes. Les polyphonies les plus riches alternent avec le grégorien, propre de la messe, ou étroitement lié à la nature du fragment (hymne, séquence, introït). Nous nous situons ainsi entre la dimension liturgique et la concentration expressive du concert. Mais, par-delà le souci d’authenticité, c’est aussi le moyen de valoriser l’apport polyphonique, nourri de plain-chant, et d’en souligner la dimension monumentale.
C’est derrière la clôture de bois ouvragé qui sépare la chapelle de la salle où les « pôvres » reposaient que le Domine Jesu (3) du Requiem d’Ockeghem retentit. D’emblée, l’auditeur est immergé dans cette musique linéaire, dont les oppositions entre voix ou groupes de voix nourrissent la trame. Le contrepoint, à son apogée, s’avère d’une complexité extrême et appelle une attention renforcée à chaque ligne, si on veut en percevoir la subtilité, envoûtante. Cependant, l’auditeur néophyte, pour peu qu’il se livre à l’abandon à cette polyphonie, ne peut que se laisser submerger.
Le chef, lui-même basse, connaît bien ses traités (Tinctoris en particulier, 1474) qui sont la référence obligée pour aborder ces pièces. Chaque chanteur s’est approprié la technique vocale requise comme l’écriture si particulière de ces œuvres. Leur familiarité à ce répertoire relève de l’évidence. Les timbres sont très caractérisés, leur brillance, incontestable. Les voix, droites, sont très nuancées, du chant le plus ténu à la projection extrême (4). La ferveur le dispute au cri comme au raffinement. Malgré l’adoption d’un tactus (pulsation, ou indication métronomique) proche pour chaque œuvre, la variété des expressions s’avère incroyable de richesse, à la faveur de l’articulation, des phrasés et des nuances. La souplesse et le naturel de chaque ligne forcent l’admiration. La direction, sobre et efficace, sollicite, modèle et sculpte le son de chacun par un regard, un geste discret.
L’ensemble franchit la barrière du chœur pour se placer côté salle des pôvres. On n’énumérera pas les œuvres. Signalons cependant le chant viril du plus célèbre timbre de cette seconde moitié du XVe S : L’homme armé. La chanson est prise à l’unisson, de façon guerrière, en déambulation, avec sa rythmique singulière, ses hémioles. C’est elle qui constitue le cantus firmus de la messe de Johannes Régis (5), dont nous n’écouterons que le Kyrie. Le Magnificat du 4ème mode de Johannes Martini a été retenu, en relation avec le culte marial, et la présence de la Vierge au retable. Le subtil dosage des voix est un régal, où chaque ligne retient l’attention pour une polyphonie empreinte de ferveur. Tout appelle commentaire tant la diversité des traitements renouvelle l’écoute. L’invention, la plénitude, le rayonnement, l’exaltation, comme la piété confiante, tout est là. L’ample séquence Dies irae de Brumel, sur laquelle se referme le concert avait déjà été enregistrée (Paul Van Nevel, fin des années 80). L’alternance régulière des nombreux versets de plain chant et de leur pendant polyphonique suspend le temps. L’éternité, la béatitude nous sont promises.
Cette plongée dans la lumière du siècle le plus tourmenté de la pré-renaissance s’avère une expérience aussi rare que bienvenue. Il faut remercier le festival de sa programmation, qui permet de découvrir, aux sources lointaines du baroque, un répertoire trop souvent réservé aux spécialistes. Une musique habitée, qui appelle à être davantage connue et diffusée.
(1) The Sword and the Lily : 15th century polyphony for the Judgement Day, publié sous le label INVENTA. Pour appartenir à la génération des Ruhland, Munrow, Van Nevel, Hillier, Peres et autres, je mesure combien la curiosité de nos contemporains s’est amenuisée pour cette période essentielle de notre patrimoine musical. Puisse l’entreprise de James Tomlinson se poursuivre et susciter une émulation fructueuse ! (2) Le retable du Jugement dernier (entre 1443 et 1451) est une commande majeure du chancelier Rolin et de son épouse, Guigone de Salins, pour la chapelle de la salle des Pôvres ; il est réalisé par l’un des plus grands maîtres flamands du duché de Bourgogne Rogier van der Weyden. Sa restauration est programmée. (3) Du premier requiem polyphonique connu (sans Dies irae), l’offertoire à 4 voix. (4) Même si des puristes pourront s’offusquer de découvrir – visuellement - deux femmes parmi les huit chanteurs, force est de reconnaître que les timbres et la technique ne permettent pas à l’oreille de les distinguer des hommes. (5) secrétaire de Dufay à Cambrai, sa réputation était grande. C’est par dizaines que l’on recense l’utilisation du timbre comme cantus firmus de messes (de Dufay à Palestrina pour n’en citer que deux).


