La carrière de la soprano Sonya Yoncheva a éclos au Jardin des Voix de William Christie, inaugurant un parcours qui aurait pu se cantonner au répertoire baroque. Mais la chanteuse a rapidement choisi d’élargir son répertoire, d’abord du côté de Bizet et Offenbach, puis chez Cherubini, Bellini, Verdi, Puccini ou Giordano. Le baroque a cependant toujours gardé une place de choix dans son parcours : elle a publié un album Haendel en 2017, chanté une Poppée acclamée au Festival de Salzbourg en 2018, participé à plusieurs concerts baroques au château de Versailles et y chantera l’année prochaine une Cleopatra dans Giulio Cesare. Près de dix ans après son passage par l’académie du festival, ses débuts à Aix-en-Provence, aux côtés de Leonardo García Alarcón – cette année dans la fosse de La Flûte enchantée qui ouvrait l’édition – tiennent du retour aux sources autant que des retrouvailles.
Car les deux artistes se connaissent de longue date. Ils se sont rencontrés à Genève en 2008, autour du répertoire baroque, alors qu’il était jeune professeur et elle chanteuse encore en formation ; un an plus tard, le chef dirige la première Poppée de la chanteuse. Le programme donné au Grand Théâtre de Provence en ce 14 juillet reprend en grande partie celui de l’album Rebirth, enregistré pendant le confinement et paru en 2021, quand toute activité musicale partagée était suspendue. Ce voyage dans la musique du XVIIe siècle est aussi géographique : on passe de l’Italie à l’Angleterre, de l’Espagne à la Bulgarie. Stradella, Monteverdi, Cavalli et Caldara y côtoient Gibbons, Purcell et Dowland, avant que les pages espagnoles de Ribayaz, Marín ou Murcia n’entrent dans la danse.
García Alarcón mène cette succession de tableaux d’un seul geste : les pièces s’enchaînent souvent sans transition, de manière très organique, reliées par une brève modulation ou coupées net par contraste – un lamento rompu par l’élan d’un allegro, une plainte suspendue avant la danse. Souvent, la matière semble se déployer devant nous : quelques notes jaillissent de l’orgue positif, la harpe égrène des arpèges, la pâte sonore s’épaissit, et un petit cosmos se met progressivement à scintiller. Les couleurs variées proposées par les musiciens de la Cappella Mediterranea y sont pour beaucoup. Les effectifs varient d’un numéro à l’autre – deux guitares et contrebasse ici, harpe et viole là – et certains musiciens changent d’instrument en cours de route, troquant une flûte pour un cornet ou un théorbe pour une guitare. L’un des guitaristes porte au pied un bracelet de clochettes qui lui tient lieu de percussion dans certains morceaux strictement instrumentaux. Alarcón dirige sur le côté depuis les claviers, la main droite sur le clavecin, la gauche sur l’orgue positif, en conduisant l’ensemble des instrumentistes et la chanteuse dans une respiration commune. On entend d’ailleurs une page de sa main, la plus baroque du programme (au sens courant du terme), par sa profusion ornementale et ses grands intervalles.
La complicité entre les musiciens et la chanteuse saute aux yeux. Le continuo se fait autant discours que palette : les musiciens décomposent les harmonies, les font miroiter, et c’est sur cette matière vive que la voix se coule. Dans cet écrin mouvant, la voix surprend par sa fraîcheur. Yoncheva ne gomme nullement sa nature de grande voix lyrique : là où l’on peut attendre dans ce répertoire une transparence vocale et une voix sans vibrato, elle garde la pulpe du timbre en ajustant légèrement par moments l’émission – vibrato réduit, attaques affinées, appui modulé selon l’affect. Du susurrement à l’éclat, de la demi-teinte au son droit, c’est une fête vocale d’une beauté plastique indéniable, et l’on reste sans voix devant ce timbre aux teintes boisées, enivrant. Le sommet de la soirée est le lamento de Didon, dans Dido and Æneas de Purcell : loin de tout pathos, Yoncheva s’enveloppe dans un grand port tragique, où la retenue compose toute la douleur.
La mélodie bulgare Zableyalo mi agǎnce est un autre moment marquant : sur un bourdon obstiné, les intervalles étranges et le timbre envoûtant du cornet tissent un climat hypnotique, où la voix dialogue avec des échos lointains. Ailleurs, quelques changements de lumière et une quasi-mise en espace font basculer le concert du côté du théâtre : sur la jácara de Ribayaz, Yoncheva va même jusqu’à « pousser la dansonnette » pour accompagner les musiciens. La Tarantela española de Murcia et Fernández de Huete, elle, sonne presque d’aujourd’hui : son rythme ostinato, sa transe, pourraient faire croire par instants à une musique populaire actuelle.
C’est peut-être Dowland qui manifeste le mieux cette jonction entre le passé et le présent. Dans Come again, sweet love doth now invite, Yoncheva aplanit presque tout son vibrato et rend au texte toute sa force, avec un mordant incisif : la découpe des verbes (« to see, to hear, to touch, to kiss, to die »), les suspensions, les inflexions disent l’égarement de celle qui chante sa peine. La soirée s’achève justement sur une incursion dans le répertoire pop : « Like an Angel Passing Through My Room » d’ABBA. Le choix pourrait surprendre, mais il est d’une évidente pertinence. La voix est très allégée, avec une ligne qui se déploie dans le centre de la tessiture, d’un naturel d’émission rappelant le musical, mais traversée de longues notes tenues en pleine voix lyrique : le contraste émeut par son étrangeté même.
Reste, en sortant, le sentiment d’un charmant voyage dans le temps et l’espace, une capsule de sensualité musicale. Ce qui pouvait passer au disque pour un florilège un peu disparate trouve ici son unité : la complicité du plateau et l’enchaînement organique des pièces font en salle ce que la seule juxtaposition des plages laissait moins clairement apparaître. On aura enfin éprouvé avec bonheur la modernité de cette musique de plusieurs siècles, qui ne peut cesser de nous charmer encore, et retrouvé dans un écrin idéal l’une des plus grandes voix de notre époque.


