Sauvé par le chef et les chanteurs

Cosi fan tutte - Paris (Garnier)

Par Marcel Quillévéré | jeu 16 Juin 2011 | Imprimer
On connaît bien le talent de décorateur d’Ezio Toffolutti, mais on sait aussi, et cette production l’a déjà démontré, que la direction d’acteurs n’est pas son fort. On ne fera croire à personne, aujourd’hui, qu’il suffit d’un beau décor et de beaux costumes pour captiver le public d’opéra, même le plus conservateur. C’est bien le problème de ce Cosi fan Tutte au répertoire de l’Opéra de Paris. Toffolutti avait pourtant la chance de travailler avec un plateau de premier ordre et un chef, dont la vision très personnelle de l’œuvre est passionnante de bout en bout. On doit donc rendre grâce aux artistes, souvent laissés à eux-mêmes, d’habiter la scène avec une telle intensité. Ce sont tous d’excellents chanteurs, aux personnalités diverses et attachantes. Pourquoi donc reste-t-on de marbre pendant quasiment tout le premier acte ? Les voix sont superbes et l’orchestre sonne à merveille. C’est qu’une fois de plus il manque une règle de base. Le décor est beau, les éclairages d’André Diot mettent très bien en valeur les superbes toiles de fond, les ambiances et les contre-jours sont magnifiques, mais voilà, dans ce beau travail d’esthète, les personnages évoluent en permanence dans une semi-pénombre où ils disparaissent. Cette distanciation imposée au public, génère vite indifférence et ennui. C’est d’autant plus patent qu’au deuxième acte, les éclairages nous font enfin découvrir leurs visages, et le public vibre à nouveau, applaudit les chanteurs, et retrouve le contact avec le plateau ! L’œuvre s’anime enfin.
Au premier acte, Il aura fallu l’arrivée de la pétillante Despina de Anne-Catherine Gillet pour réveiller la salle. Le rôle est en or, c’est vrai, mais quelle artiste, quelle chanteuse ! À quand le grand rôle qu’elle mérite à présent ? L’idée en incomberait-elle à Renée Auphan, qui aime cette artiste et qui sait depuis longtemps ce qu’opéra veut dire ? Croisons donc les doigts pour que la rumeur se vérifie bientôt ! La voix est brillante, la technique à toute épreuve et l’actrice met le feu au théâtre à chaque apparition. D’où l’ovation qui l’accueille aux saluts.
Nicolas Joël a réuni à nouveau une distribution de haut vol. Le jeu est mené avec superbe par l’excellent William Shimell, un Alfonso dont le flegme et l’ironie font ici merveille, et qui sait, à la fin, dans « Tutti accusan le donne », tirer la leçon sans amertume.
Matthew Polanzani a le timbre idéal pour le rôle de Ferrando. Il le chante avec une classe et une aisance qui lui permettent de nuancer à l’extrême, tout en gardant la vaillance nécessaire pour dominer la tessiture tendue de la redoutable cavatine finale « Tradito, schernito ». Paulo Szot, qui a fait ses débuts en France, à Marseille, dans Onéguine et Cosi, est un Guglielmo idéal. La voix est veloutée, sonore, et Szot allie à une musicalité intelligente et inventive une diction italienne remarquable. C’est aussi un acteur hors pair, ce qui est essentiel pour donner au rôle la profondeur qu’on lui dénie souvent. L’air « Donne mie, la fate a tanti » prend avec lui un relief et une émotion rares.
Il y a alors des moments « suspendus », comme le duo Dorabella-Guglielmo au 2è acte, « Il core vi dono », où Paulo Szot et Karine Deshayes, avec la complicité de Philippe Jordan, nous détaillent en quelques mesures, susurrées ou à pleine voix, toute la complexité des sentiments humains. C’est superbe.
Dès son entrée, Karine Deshayes, nous fait songer, sur cette même scène, à la merveilleuse Dorabella de Jane Berbié. Elle en a presque le physique, le côté mutin et l’abattage. La voix s’est développée naturellement et a acquis une ampleur et une richesse de timbre qui lui permettent d’aborder un nouveau répertoire. Bruits de couloirs à nouveau : pourquoi pas bientôt un Strauss?
Enfin, Nicolas Joël a visé juste en proposant le rôle si délicat de Fiordiligi à Elza van den Heever: Cette jeune cantatrice originaire d’Afrique du Sud (où une véritable école de chant est en train de naître) a la voix idéale pour les grands Mozart et les Strauss. Son « Come scoglio » est d’une noblesse bouleversante et la voix s’y épanouit, du grave à l’aigu, avec une aisance confondante. Philippe Jordan aborde cet air dans un tempo très retenu, où sourd la colère avant l’orage. La phrase si grave du « Per pietà », au deuxième acte, se déploie aussi d’une manière très posée et Elza van der Heever n’appuie jamais ce registre. Elle le laisse s’épanouir et il s’en dégage une juste émotion!
Comme toujours, Philippe Jordan est à l’écoute constante du plateau. Il est en permanence avec les chanteurs, il joue avec eux, il « chante » même avec eux, et cette complicité entre la scène, le chef et les musiciens fait le bonheur du public. La fosse est à mi-hauteur et l’engagement des instrumentistes fait aussi plaisir à voir ! Dès l’ouverture, Philippe Jordan imprime sa marque. L’andante et le presto ne font qu’un, une longue phrase où le rythme implacable est tenu, comme ‘une seule haleine, avec juste ce qu’il faut de contretemps, pas plus. Le drame qui se joue est dressé simplement, comme cette comédie humaine que Cosi nous renvoie en miroir (a-t-on jamais entendu un « E voi ridete » aussi saisissant ?). Le quintette et le trio du premier acte sont à pleurer. Il faut du grand art pour imposer de la sorte certaines lenteurs auxquelles nous ne sommes pas habitués. Sans maniérisme et sans lourdeur et avant qu’un vif allegro n’emporte tout sur son passage, elles expriment la simple et légère gravité avec laquelle Mozart sait si bien chanter la vie.
 

 

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