Créée en 2019, la production de Krzysztof Warlikowski transpose Salome dans un intérieur juif bourgeois des années 30-40. Les dates coïncident d’une part avec la montée du nazisme et, d’autre part, avec la fin brutale de l’âge d’or berlinois de la psychanalyse. Le décor est constitué d’une longue table décorée de ménorahs, d’une bibliothèque immense mais saccagée (comme si des livres en avaient brutalement disparu, peut-être parce qu’il s’agissait « d’art dégénéré »). Semblant enfermés dans cette demeure, les participants donnent l’impression de rejouer l’histoire de la princesse biblique, tout en regardant régulièrement vers une porte côté jardin, comme si à tout moment un danger pouvait en surgir. La Salome de Warlikowski n’est pas dominatrice, pas trop séductrice, plutôt femme-enfant. Elle réclame ainsi la tête de Jochanaan avec des exaspérations d’ado gâtée qui rappellerait presque Natalie Dessay dans La fille du régiment. Ce dernier n’est pas vraiment davantage prisonnier que les autres : on le verra déambuler, cigarette aux lèvres, pendant la danse des sept voiles. Sans doute le prophète avait-il prédit qu’il fallait fuir, mais personne ne l’aura écouté. Par moment, le fond de scène s’anime d’une vidéo figurant un bestiaire biblique (une licorne, symbole de pureté, face à un loup, symbole de pulsion prédatrice, de violence sexuelle et de destruction de l’innocence). Dans cette version, la relation malsaine entre Salome et Herodes s’estompe toutefois largement. La danse n’en est pas vraiment une, et aucun érotisme, aucune sensualité, aucune perversion sexuelle ne vient animer la scène, transformée en un dialogue muet entre la jeune fille et un danseur incarnant la mort. Pas davantage de tête coupée pour la scène finale, ni de baiser sur les lèvres de Jochanaan… Dans les dernières mesures, le bourreau ensanglanté tourne son pistolet vers les divers occupants de la demeure : ceux-ci craignaient un danger mortel venus de l’extérieur, mais la mort était déjà à l’intérieur. Comme toujours chez le metteur en scène polonais, on trouvera des références à demi cachées mais un peu vaines, propres à titiller les exégètes modernes, quitte à ce qu’ils se crêpent le chignon sur les interprétations à donner (comme justement les cinq juifs de Salome). Notre confrère Yannick Boussaert en propose d’ailleurs ici quelques unes.

Les interprètes jouent le jeu de la mise en scène. La Salome d’Asmik Grigorian est ainsi assez différente d’incarnations dans un contexte lui laissant davantage de liberté interprétative (au hasard, en concert à Londres sous la baguette d’Antonio Pappano). Le soprano lituanien reste toutefois une bête de scène, avec un jeu à la fois varié et moderne, réaliste. Comme semble le vouloir Warlikowski, sa Salome est dépourvue de perversité lubrique, mais ce n’est pas non plus une pure jeune fille. Si le registre aigu ne lui pose aucun problème, la voix, très droite, manque par ailleurs de la largeur de timbre nécessaire pour exprimer ici une vraie sensualité. Wolfgang Koch met quelques minutes à chauffer sa voix, mais chante le rôle avec une grande facilité, sans jamais sembler forcer. Comme souvent, on reste confondu par l’intelligence de l’interprète. Le rôle d’Herodes est parfois confié à des vieux chanteurs sur le retour compensant par leur histrionisme l’usure de leurs moyens. Ce n’est pas le cas de Gerhard Siegel, acteur subtil, très correctement chantant, sans fausseté, avec une belle projection, et c’est d’autant plus nécessaire que la mise en scène lui impose une relative sobriété : il n’était pas possible ici de compenser le chant par un jeu outré. Claudia Mahnke est une Herodias tout aussi sobre, au timbre cuivré. Joachim Bäckström offre en Narraboth une voix particulièrement percutante, au métal d’une clarté juvénile. Avery Amereau sait se faire remarquer dans le court rôle du page grâce à une voix bien projetée, une vraie capacité à dire le texte et une belle présence scénique. L’ensemble des rôles secondaires sont excellemment tenus. Actuel directeur musical de l’Opéra de Francfort, le jeune Thomas Guggeis (33 ans) offre une lecture plus hédoniste qu’expressionniste. L »orchestre sonne magnifiquement mais toujours proprement, sans véritable théâtre : pas de couleurs glauques, de tension morbide, d’érotisme pervers. Au diapason de la mise en scène, la violence émotionnelle se retrouve ainsi quelque peu extériorisée.


